Écrire, c’est surtout réécrire. Cette formule, je n’avais de cesse de la répéter à mes gentils scribes, lorsque j’animais des ateliers d’écriture. Simple en apparence, ce concept est largement incompréhensible à la plupart des êtres humains – en particulier aux enfants. S’il est parmi mes lecteurs des instituteurs (excusez-moi, je sais qu’il faut dire « professeurs des écoles »… mais l’expression est tellement artificielle et le métier d’instituteur tellement magnifique que vous me permettrez de continuer de vous appelez ainsi, j’espère ?) ; s’il est donc, parmi vous, des gens dont le métier consister à éveiller au monde et à ses merveilles, ce qui constitue sa plus grande richesse, nos enfants, ils comprendront ce que je veux dire par là. De fait, si les enfants se montrent volontiers volubiles dès lors qu’il s’agit d’imaginer une histoire, ils se révèlent fort réticents au moment de mettre cette histoire sur le papier. Imaginer est une pure activité ludique – écrire relève de l’école, de l’obligatoire, de la corvée. Ils vous disent alors : « je ne sais pas quoi écrire » ; vous répondez : « ce que tu viens de me dire, avec tes mots, cette histoire que tu as inventée, eh bien il te suffit de l’écrire sur le papier, avec les mêmes mots, ce n’est rien de plus ! » ; mais ça ne marche pas. Les mots de l’écrit sont dix fois moins nombreux, une fois la corvée accomplie, que ceux qui s’envolaient, légers, quand il s’agissait de raconter. Sans doute que le conte est une véritable expression de l’âme humaine – alors que la littérature écrite relève de l’artifice culturel. Conter est sans doute consubstantiel à la nature humaine – écrire ne l’est pas.

Bref, une fois que les enfants ont tout de même fini par écrire deux lignes, pour eux tout est dit – la notion de « réécriture » leur est totalement étrangère. En atelier d’écriture avec des adultes, le problème existe également, certes à un degré moindre. Mais il s’avère parfois bien difficile de convaincre un scribe de l’inutilité de tel paragraphe, du mauvais placement de telle digression, de la nécessité de reprendre tel passage peu clair. Ne parlons pas de remaniements plus importants comme de supprimer un personnage qui, à l’usage, s’avère ne servir strictement à rien ! Bien entendu, tout cela n’a pas la moindre importance dans le cadre d’ateliers d’écriture dont le projet n’est pas résolument littéraire ; l’important est alors que les participants se lâchent, qu’ils améliorent peu à peu l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et se sentent valorisés, qu’ils construisent des liens sociaux, etc. Il y a tellement de souffrance, partout. Et si peu d’occasion d’apprendre à vivre avec, en la tenant à distance. Écrire peut être une de ces occasions.

Pour en revenir à ma pratique personnelle de l’écriture, écrire c’est effectivement réécrire. Avant, lorsque j’avais des éditeurs et des lecteurs, j’avais pour habitude de commencer ma journée de travail par une relecture très critique de ce que j’avais écrit la veille ; je parvenais à me mettre à distance pour me (re)lire comme si je découvrais la prose d’un autre, et je m’efforçais de ne pas entretenir (surtout pas !) cet attachement puéril, cette complaisance aveugle, qu’ont de nombreux écrivains envers ce qu’ils écrivent. Moi, je me définissais comme un « pro », capable de s’autocritiquer de la même manière qu’il critiquait les manuscrits soumis par d’autres écrivains (j’avais également une activité d’éditeur). Je pense même que j’étais plus sévère envers ma propre prose.

Je n’ai pas changé.

Lorsque les Éditions du Bélial ont souhaité proposer sur leur plateforme numérique La Cité entre les Mondes, un mien roman paru en Présence du Futur, récompensé par le Prix Julia Verlanger et ayant bénéficié d’une presse excellente (un roman pas tout à fait médiocre, semble-t-il), j’ai accepté… avec un mélange de satisfaction et de résignation – aucun éditeur n’a jamais envisagé de reprendre ce roman au format poche, alors qu’il me semble qu’il le mériterait et que sa place naturelle serait en Folio SF, mais bon… en numérique, c’est mieux que pas du tout ! J’ai donc relu le texte. Et ai eu toutes les peines du monde à ne pas me lancer dans une profonde réécriture… J’ai tout de même revu les premières pages… et puis je suis parvenu à lâcher prise (je ne me voyais pas trouver le temps de tout réécrire) et à laisser le manuscrit poursuivre sa vie semblable à lui-même, sans altération. Loin de moi. Détaché.

Ce matin, lorsque j’ai écouté, à tête reposée, la version audio de Bal à l’Ambassade réalisée ces derniers jours, il m’a de suite semblé que la première partie était plus faible que le reste. Comme s’il m’avait fallu un peu de temps pour trouver le ton juste, le rythme juste. Ni la musique ni la voix de cette première partie ne me satisfaisait. Et le mixe pas davantage. En fait, rien ne me plaisait. J’ai donc décidé de refaire cette première partie, en commençant par affiner un peu le texte. Je pensais juste expliciter la phrase d’ouverture, percutante sur le papier mais abscons à l’oral. Puis, peut-être, revoir un peu le texte pour faciliter deux ou trois liaisons. Et puis, peut-être, revoir ce passage qui aurait mérité un développement. Ah, et puis, peut-être, introduire un ou deux indices, pour la suite. Et puis, et puis…

En fin de compte, j’ai tout réécrit. Je vous l’avais bien dit : écrire, c’est avant tout réécrire !

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