Ce matin, en me réveillant, je me suis demandé : « Francis, au fond, qu’est-ce qui t’intéresse vraiment dans la vie ? ». J’ai réfléchi un assez long moment, dans l’espoir de trouver une réponse qui, tout en paraissant parfaitement spontanée, témoignerait d’une profonde sollicitude envers mes contemporains (et, tant qu’à faire, également envers les générations futures), d’une remarquable ouverture d’esprit (allant cependant de pair avec un profond sens des réalités), d’une étonnante originalité (quoi qu’à la réflexion, d’une évidence on ne peut plus triviale), etc. Bref, une réponse qui se la pète, qui place la barre très haut et qui ne manque pas de donner une image des plus flatteuses de votre immodeste petite personne. Un exercice comparable à : « Qu’est-ce que vous voudriez qu’il soit gravé sur votre pierre tombale ? » ou « Quels seront vos derniers mots ? ». Le truc qui tue.

Ne trouvant aucune réponse digne d’un grand homme — je mesure tout de même pas loin d’un mètre nonante, même si avec l’âge et des écrasements de disques intervertébraux, j’ai dû perdre un peu — j’ai précisé à ma propre intention : « Sans frime, Francis, juste les trucs qui t’éclatent et tu t’en moques si c’est pas top classieux ! ».

Bon. Réfléchissons donc selon cette nouvelle optique. Il y a dix ans, lorsque j’avais pour habitude de squatter les bars des espaces VIP d’événements genre Salon du Livre de Paris ou Festival des Utopiales à Nantes, j’aurais répondu avec une franche spontanéité : « Draguer les filles, boire du champagne, jouer de la guitare, boire du champagne, écrire de la littérature générale en faisant croire que c’est de la SF ou du fantastique et boire du champagne ». Mais aujourd’hui ? Eh bien, pour tout dire, ayant ces dernières années revu à la baisse mes petites extravagances, je dirais désormais : « Jouer du piano, écrire de la SF (ou du fantastique) sans péter plus haut que mon stylo ». À noter que si je ne drague plus les filles et ne boit plus de champagne (il faut savoir s’arrêter tant qu’il en est encore temps, juste histoire de ne pas, tout soudain, la décrépitude s’étant insidieusement installée, se mettre à collectionner les râteaux et les gueules de bois), je n’ai pas abandonné la pratique de la guitare (j’en possède encore une vingtaine dans mon studio, ce qui est rien par rapport à la collection de mon acolyte Jean-Jacques Girardot qui en compte au moins quarante, et que des belles, alors que moi j’ai aussi quelques rogatons). Mais ces dernières années j’ai privilégié les claviers — ne serait-ce que parce qu’un guitariste quinquagénaire qui joue assis, ça fait un rien épave cacochyme, alors qu’un type assis-planqué derrière une pile de synthés, c’est juste normal. À noter également et par ailleurs, que je n’ai en rien rogné mes ambitions littéraires — mes contemporains ont coutume de considérer que mon style se démarque sans grande difficulté de celui de la plupart des écrivains de SF (ne parlons pas de ceux de fantasy) et j’avoue, toute fausse modestie mise de côté, que je suis assez d’accord. Mais que je me moque désormais que l’on me colle sur le dos l’infamante estampille « écrivain de littératures de genre ». Tant pis, le Prix Goncourt et les Éditions de Minuit, ce sera pour une prochaine vie — en fait, c’est pas si mal de collectionner les prix littéraires de SF et de faire ses petits possibles dans le groupe Gallimard, non ?

Donc, on en est là : à cinquante-huit balais j’assume enfin le fait d’être (au minimum considéré comme) un écrivain de SF. Et de ne pas être un guitar hero, en dépit d’une carrière honorable, tant en tournée qu’en studio. Cela étant précisé, j’ai toutefois et néanmoins pris la décision de revenir sur le devant de la scène, l’endroit au monde où l’on est en définitive le mieux. Après son jardin, bien entendu. Je parle là encore par expérience. L’homme des bois sort donc son nez de son bois, histoire de humer l’air du temps, tout en se posant la question : « Composer/jouer de la musique, et écrire de la SF, mon bon Francis, comment concilier les deux, hum… ? » — vous noterez, au passage, que je suis quelqu’un qui se pose tout le temps des questions.

Et tout soudain, l’idée géniale : je vais me mettre à réaliser… des livres audio ! Au départ, je choisis un texte au détour de mon abondante bibliographie d’œuvres indisponibles (quasiment tout ce que j’ai publié est épuisé en librairie), je le relis, et s’il me semble encore tenir la route je le peaufine pour le préparer au passage à l’oralité — neuf ans de vie commune et de tournée avec une conteuse, j’ai comme qui dirait un peu intégré la pratique. Variante : j’écris un texte sur mesure, au gueuloir comme disait, il me semble, ce bon Flaubert. Puis je compose une musique ainsi qu’un habillage sonore. J’enregistre tout ça : la voix puis la musique et le son, piste à piste, instrument par instrument, avant de mixer l’ensemble. Tout ceci me semble à la fois passionnant et dans mes cordes — y compris celles de mes guitares. Facile !

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Éprouvant des difficultés croissantes (il y a des jours où j’ai toutes les peines du monde à marcher) à monter les escaliers qui conduisent à l’étage de la grande maison, où se trouve mon studio d’enregistrement, et appréciant de pouvoir travailler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, je transforme fissa mon salon, dans la petite maison, en annexe du dit studio — en guise de salon, il s’agit en réalité d’une pièce minuscule dans laquelle j’entasse mes LPs et mes CDs, ma bibliothèque d’ouvrages secondaires sur la musique, la BD, le cinéma et les séries TV, un canapé et une télé en prime. Mon frère m’aide à transporter vite fait un piano (numérique, le piano, on n’est pas des forts des Halles ni des déménageurs bretons), un clavier-arrangeur pour sa boîte à rythmes, deux synthés (mon Yamaha S70XS et un M-Audio Venom dont je ne me suis encore quasiment pas servi), une guitare (une des Telecaster), un micro de studio à ruban et sa perche, une table de mixage, des enceintes amplifiées de mixage (des Prodipe à rubans avec bi-amplification) et un enregistreur numérique (une petite Boss 600) — je n’ai pas de bonne carte son, donc en attendant de pouvoir enregistrer directement sur un des ordinateurs, je devrai me contenter de faire les prises avec la Boss avant de les exporter sous forme de fichiers wave. Le minimum du minimum, mais assez pour produire des maquettes de qualité satisfaisante.

Yes !

Reste juste à trouver un éditeur disposant d’une bonne plate-forme de téléchargement et qui soit partant pour travailler avec moi…