Grande tournée dans les lieux de perdition où l’on vend de tout, de préférence soldé. Je reviens avec un stock de pots de peinture – de la Dulux Valentine acrylique à trois euros le pot, ça ne se refuse pas (prix habituels entre 19 euros et 24 euros, selon les couleurs et l’âpreté au gain du détaillant). Également trouvé une dizaine de "kits complets pour semer et fleurir" de la collection Nova-Flore ; il s’agit de petits coffrets contenant une poche de graines, de l’engrais bio et une fiche de culture, vendus en jardineries à des prix hallucinants, aux bobos tendance écolo ! Avec des arguments commerciaux genre "Refuge et source d’alimentation pour les papillons" ou "Source d’alimentation pour les oiseaux – laisser venir à graine" ou encore "Fleur mellifère – Source d’alimentation des pollinisateurs". Bon, il est clair que ça s’adresse aux couillons à fort pouvoir d’achat. Il n’empêche que ce sont tout de même des semences intéressantes, surtout quand les coffrets sont soldés à cinquante centimes ! Ce qui pose une fois encore la question du prix réel des choses : le prix qui rétribue justement le producteur et le distributeur, dans un circuit aussi court que possible et dans le respect de l’éthique, ou le prix maximum qu’un jeune cadre dynamique est prêt à payer s’il se sent valorisé par cet achat ? La réponse ne fait hélas aucun doute. Acheté également un magnifique livre d’art consacré aux mégalithes – 400 pages de très belles photos en pleine page ou en double page. Très gros, très beau, très cher (prix d’origine imprimé au dos : 39,90 euros). Neuf sous blister. Et soldé 3,90 euros. Même pas le dixième de son prix en librairie. Voir ci-avant : quel est le prix réel des choses ? Refait aussi mon stock de pansements, acheté de la quincaillerie et même de la nourriture. Cette société est tellement folle de sur-consommation que même la nourriture est désormais soldée, entre les bouquins et les pots de peinture – comme dans les magasins pour Chicanos dans lesquels je faisais mes courses, à Los Angeles, il y a presque trente ans : tout ce qui avait atteint la date limite de vente était proposé à des prix très réduits, à cette population de 'sous-américains' d’origine mexicaine. Désormais, on assiste chez nous à la mise en place d’un vrai réseau de distribution parallèle, pour les 'pauvres' considérés comme des sous-citoyens – ou ceux qui sont dans cette forme de résistance consistant à privilégier la récup’ et à pratiquer le recyclage au quotidien, chaque fois que possible. En gros, les gens comme moi. Avant, on nous qualifiait de 'marginaux' – de temps en temps le mot est encore utilisé à la télé, dès qu’un laissé pour compte est soupçonné de quelque délit. Ouais. Des marginaux… sauf que la marge est de plus en plus large et qu’on y trouve de plus en plus d’anges déchus passés d’un côté à l’autre de la fracture sociale – pour parler comme un politicien socialiste. Ça se fendille, ça craque, ça s’émiette. Alors forcément, il y a de plus en plus de gens qui tombent. Je me demande combien de temps ce monde va encore tenir debout – ou du moins donner l’impression qu’il est encore debout ? En attendant, j’ai désormais et fort heureusement de quoi finir de peindre mon chalet, alors tout va bien.