Bonjour Yves Jolivet. Pourriez-vous, avant que nous présentions votre maison d'édition, Le Mot et le Reste, vous présenter vous-même ?

J'ai cinquante-trois ans et suis d'origine bretonne. J'ai passé toute ma jeunesse entre Quimper et Rennes, une région dont la culture est liée à la musique et qui accueille de nombreux festivals. Je vis à Marseille depuis le milieu des années quatre-vingts et j'ai créé en 1995 une association qui avait pour nom « Artefact éditions le mot et le reste » pour éditer des livres d'artistes. Les choses évoluant, le Mot et le reste est devenu en 2009 une SARL employant quatre personnes et publiant désormais chaque année une trentaine d'ouvrages.

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untitledVous avez commencé a publier des livres sur la musique en 2006 ?

Absolument. Cette année-là, on a sorti le premier ouvrage de Philippe Robert, Rock, pop - Un itinéraire bis, dont le succès a été une agréable surprise. On pensait que le livre de Philippe Robert pouvait fonctionner car il était le contrepoint de celui de Philippe Manœuvre chez Albin Michel, qui était axé très grand public et proposait une sélection de cent albums, une sorte de collection idéale... On pensait qu'il y avait autre chose à faire que de ratiociner sur les mêmes albums et on a rapidement découvert qu'il y avait un manque non pas de littérature sur le rock, mais de bouquins « littéraires » sur le rock. Dans les années soixante, soixante-dix, jusqu'au début des années quatre-vingts, il y avait eu Rock & Folk, ensuite Les Inrocks, puis plus rien. Chronicart, Technikart, et même Les Inrocks d’aujourd'hui, ne se donnent plus les moyens de faire des dossiers sur la musique. On trouve peut-être l'équivalent sur internet, mais plus dans la presse. Il y avait donc la possibilité qu'une maison d'édition sur le sujet puisse exister.

Mais vous avez commencé par des livres d'artistes ?

Je concevais des ouvrages pour lesquels je demandais les mots à des poètes et m'occupais du reste. D'où le nom de la maison d’édition. On l'a gardé. Aujourd'hui, on a toujours les mots, le texte, et le reste ce serait des attitudes liées à la vie, à la société. Ce n'est pas anodin si, à côté du rock, on publie Noam Chomsky, Hakim Bey, Thoreau, des réflexions sur notre monde. On vit dans un espace dans lequel on a aussi à se positionner.

Vous restez poète à vos heures ?

Je n'étais pas poète du tout. Dans mes livres d’artiste, je travaillais surtout sur le temps qui passe, sur notre relation à la nature... J'ai fait de nombreux ouvrages, incluant des photos qui sont partis en Angleterre, à Beaubourg, dans pas mal de musées d'art contemporain ou dans des collections privées. Maintenant, je ne peux plus continuer à faire ce genre de travail. Les journées ne font que vingt-quatre heures, avec trois enfants et la maison d'édition à piloter, j'ai donc mis cela en stand-by même si tous les ans je me dis qu'il me faudrait m'y remettre. Je n'ai pas encore trouvé le périmètre horaire pour le faire.

Vous faisiez ça à plein temps ?

Lorsque j'ai commencé, en 1995-96, j'étais plasticien inscrit à la Maison des artistes. Je faisais des expositions, ça tournait, il fallait que j'assure un minimum financier pour pouvoir en vivre. Je vendais des dessins, des peintures, des livres d'artistes.

Ce sont donc plusieurs vies qui se sont succédées ?

On peut dire ça, oui. Déjà, dans les années quatre-vingts, lorsque j'étais à Rennes, j'avais édité quelques fanzines musicaux, mais ce n'était pas allé bien loin car il n'y avait pas l'économie ni l'historicité nécessaires. Je veux dire par là qu'à l'époque, on était encore persuadés que le rock était fait par des adolescents pour des adolescents. Trente ans après, force est de constater que la plupart des acteurs historiques sont à la retraite. D'autres, comme les Rolling Stones, ont des difficultés à refaire de la scène. On a donc maintenant une historicité alors qu'à l'époque on était, si je puis dire, dans des articulations liées à la new wave et au post punk, dans quelque chose qui était en train de se faire, on n'avait pas le recul requis. Je crois au contraire qu'aujourd'hui le rock est un champ culturel que l'on peut étudier au même titre que le cinéma, le théâtre ou le jazz. On peut replacer les groupes dans leur contexte, essayer de comprendre comment les disques s'articulent, ce qu'il se passe à l'intérieur, quelles sont les interactions entre les musiciens, etc.

untitledLa littérature « rock » était un peu nouvelle en France, mais aux États-Unis, en Angleterre, n'y avait-il pas un fonds littéraire qui dormait ?

On peut difficilement comparer le monde anglo-saxon et le nôtre. Ici, nous avons toujours eu un point de vue un peu romantique sur le rock. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que les anglo-saxons, eux, parlent la langue du rock. Il y a toujours eu des journalistes qui ont tourné avec les Beatles, qui couvraient aussi bien le football américain, la politique que la musique ; c'est quelque chose qui va de soi, chez eux. En France, lorsque j'étais jeune, c'était totalement dissocié. Il y avait d'un côté L'Express et Le Point, de l'autre côté Rock & Folk. Les choses ne se mélangeaient pas. Et lorsque L'Express faisait quelque chose sur le sujet, c'était approximatif, on en rigolait. Les ouvrages de Greenfield sur les Rolling Stones, ça remonte aux années soixante-dix. En France, on n'avait pas l'équivalent.

Cependant, même si les parutions d’ouvrages sur la musique étaient éparpillées, il ne faudrait pas croire, comme la nouvelle génération s'en est persuadée, que la maison d'édition qui a lancé en France la littérature sur la musique est Allia. Il y avait avant une tradition qui s'est étiolée par la suite. À une époque, avant Internet, il fallait aller à Londres, aux États-Unis pour savoir ce qui se passait, ce qui se publiait. Aujourd'hui, si vous vous intéressez à un groupe, vous avez tout en même temps que les anglo-saxons via Internet. C’est vraiment une nouvelle époque pour la musique, qu’a amené Internet.

Il y avait les petits livres carrés de la collection « Rock & Folk » des éditions Albin Michel, avec des titres sur les Beatles, Pink Floyd, Zappa... mais signés par des journalistes français qui écrivaient leurs ouvrages sur la base d'écrits anglo-saxons, pas sur celle d'enquêtes menées auprès des groupes et de leurs entourages...

C'est vrai, mais le journaliste français peut quand même toujours donner sa version des événements. Quant à la véracité des choses, on se souvient de la fameuse phrase de McCartney : « Si vous vous souvenez des années soixante, c'est que vous n'y étiez pas. » Et puis tous les bouquins que j'ai pu lire dans le genre ou faire traduire sont des partis pris... N’oubliez pas que « Si la légende est plus belle que la vérité, écrivez la légende. » Et le rock, c'est ça, on demande des légendes, des télévisions qui passent par les fenêtres, de la dope, des machins destroy, des teenagers qui ont plus de fric que nous et qui nous donnent à croire qu'ils mènent une vie plus heureuse que la nôtre. À certains moments, il y a aussi des problèmes neuronaux qui s'opèrent, d'où le fait que certains témoins s'arrangent avec la réalité. Et puis on vieillit... Si un Allemand écrit sur la seconde guerre mondiale, aura-t-il un point de vue qui sera juste, ou bien orienté ? Si un historien se positionne en analysant des faits divers et variés pour en faire la synthèse, n'est-il pas pour autant apte à énoncer quelque chose ? Jacqueline de Romilly a écrit des ouvrages admirables concernant les guerres du Péloponnèse, plus de 2000 ans après. Thucydide, lui, y était et a écrit sur ces mêmes guerres. Mais ne s'arrangeait-il pas avec la réalité ? Alors, pour revenir à nos moutons, lorsque Keith Richards donne son point de vue, oui, c'est le sien. Il est probable que si Mick Jagger prenait le temps de donner son propre point de vue, il serait autre. Tout peut aussi dépendre des qualités analytiques de l'auteur. 

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Chez nous, justement, nous avons deux collections sur la musique, qui répondent à ce que tu soulignes : « Formes », d'une part, qui analyse a posteriori la musique de groupes ou de musiciens dont on peut penser que la carrière est finie ; qui raconte comment les choses se sont articulées, comment les musiciens se sont rencontrés, comment ils ont su trouver des harmonies, composer leurs morceaux. « Attitudes », d'autre part, qui propose des témoignages bruts, des partis pris... Prenons le bouquin de Geoff Emerick sur les Beatles : l'auteur y raconte en tant que témoin privilégié ce qu'il a vu et donne son point de vue. Il s'avère qu'au moment où il quitte les Beatles, à la période de l'album blanc, arrive un autre ingénieur du son, Ken Scott, lequel contredit un peu les dires d'Emerick puisqu'il confie ne pas avoir vu tout à fait les mêmes choses que son prédécesseur. Qui a raison ? Qui a tort ? On ne le saura jamais. Dans les deux cas, la narration tient parfaitement, mais on n'est pas devant des historiens. Et bien ça, c'est pour « Attitudes ». On a aussi sorti l'autobiographie de Bill Graham. Il a fondé les Fillmore, a été le manager de groupes tels que Santana, le tourneur des Stones, des Who…. C'est également pour « Attitudes ». Ce livre est l'archétype de ce que sont capables de faire les anglo-saxons, c'est à dire d'interroger des foules de gens, d'en faire des couches et d'en sortir huit cents pages. Nous avons réussi à faire un travail identique sur les Free Party avec Guillaume Kosmicki : cette méthode peut donc s’appliquer à des auteurs français. 

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Nous avons aussi publié il y a quelque temps un livre sur Magma, qui pose les limites du témoignage et de la volonté d'un musicien de s'attribuer un certain nombre de choses qu'il n'a jamais faites. Je m'explique : tout le monde est persuadé aujourd'hui que Magma se limite à Christian Vander, ce dernier est persuadé de la même chose. Or, en demandant à Klaus Blasquiz, leur chanteur historique, son témoignage là-dessus, on s'est aperçus qu'il avait un autre rôle que celui que voudrait lui attribuer Vander... qui a donc renié le livre alors qu'il y avait participé par des entretiens avec l'auteur, lequel a rendu compte du point de vue croisé de plusieurs musiciens ayant participé à cette aventure et pas uniquement celui de Vander. Où se situe la vérité ? Ce n'est pas simple... Si Vander avait raconté « son » histoire de Magma, ce serait sorti dans « Attitudes ». Nous, dès lors que nous avons pris du recul, avons publié le livre dans « Formes » en assumant un certain nombre de partis pris, relatifs notamment à la participation de plusieurs musiciens, et en essayant d'être un peu plus objectifs...

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La musique a toujours été un fil rouge dans votre existence ?

J'ai commencé à acheter Rock & Folk à l'âge de neuf ans, en 1969. J'ai écouté beaucoup de musique très rapidement et j'ai beaucoup lu sur le sujet par la suite. La chanson du Velvet, « Rock & Roll », parle très bien de cela : « she couldn't believe what she heard at all ; she started shaking to that fine, fine music : her life was saved by Rock and Roll. »

Êtes-vous par ailleurs musicien ?

J'ai joué de la basse pendant longtemps, mais je n'étais pas assez discipliné pour jouer en groupe, répéter, tous ces trucs qu’il faut faire pour qu’une chanson puisse exister. Je suis doté d’un caractère plutôt indépendant et j'ai une gestion du temps assez aléatoire. Je n’ai d’ailleurs toujours pas de montre...

Vous qui avez publié des livres sur pas mal de courants différents, vers quels styles musicaux votre cœur vous porte-t-il ?

Cette semaine, par exemple, j'ai écouté du blues, du folk, en passant par de la musique classique, des noms : The Cars, Can, Bach, Fairport Convention, Tristan et Isolde de Wagner, dans la version Furtwangler. C'est divers et varié. Ce que j'écoute le plus, c'est peut-être du piano, du minimal, les derniers quatuors de Beethoven.

Et en ce qui concerne les groupes ?

Il y a ceux que je connais tellement par cœur que je n'ai presque plus besoin de les écouter, comme le Velvet Underground, Can, les Beatles, les Who ou les Stones. La liste est longue. Pour les groupes récents, je suis très ouvert, il y a Tame Impala, les Chromatics, Lana Del Rey, Godspeed, etc.. Et puis, bizarrement, j'écoute beaucoup le silence car je manque de temps pour écouter réellement de la musique. Il faut dire que je suis incapable d'écouter de la musique comme ça ; il faut que je sois au calme, que je sois dedans. J’écoute aussi, Rihanna et Lady Gaga, les musiques de mes filles de sept et treize ans, le rap américain de mon fils de dix-sept. Ils sont tous persuadés d'avoir raison en ce qui concerne leurs goûts. « Ouais, Eminem, c'est génial, écoute... » Ils ont raison. Je ne vais pas commencer à faire le vieux crouton et ne dirai pas que ce qui se fait aujourd'hui est naze. Ça devrait, à un moment donné, s'articuler de façon cohérente et convaincante.

N'avez-vous pas la tentation de dire que le rock, c'est un peu fini ?

Force est de constater qu'il est effectivement devenu un exercice de style. À une époque, on rigolait des tribute bands des Beatles ou de Pink Floyd ; aujourd'hui, ils remplissent les salles. De toute façon, comment écoute-t-on Bach ? Les Variations Goldberg sont interprétées par Gould, par Richter ou Ross, et chacun en donne sa version. Les amateurs de Gould ne jurent que par lui. D’autres sont des fondus de La Callas. Pourtant, ce ne sont que des interprètes. Je crois que le rock est voué à connaître le même sort : les musiciens des groupes historiques sont morts ou âgés, et leur musique a pourtant vocation à rester, avec ou sans eux. Donc, inévitablement, on trouvera des interprètes pour jouer leurs œuvres... encore mieux qu'eux, ou différemment...

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Les deux collections que vous évoquiez tout à l'heure existaient-elles déjà avant la parution du premier livre de Philippe Robert ?

Les titres des collections proviennent de « Quand les attitudes deviennent formes », titre d’une exposition de 1969 à Berne. Elle présentait les avant-gardes venues des États-Unis et les utopies des années soixante. Tous les phénomènes sociaux utopiques des années soixante s'étaient agrégés à un moment pour connaître des articulations formelles qu'on a concentrés dans cette exposition, laquelle montrait l'excellence de tout ça. Je trouvais que les deux termes, « attitudes » et « formes », étaient parfaits pour expliciter ce que nous avions envie de faire. Le Chomsky que nous avions édité était dans la collection « Attitudes », des analyses sur l’esthétique dans la collection « Formes ».

untitledComment les choses se sont-elles articulées après la parution du livre de Philippe Robert ?

À la suite de son livre, sont sortis rapidement celui sur le rock allemand (Au-delà du rock par Éric Deshayes), puis S.T.P., l’ouvrage de Robert Greenfield sur la tournée des Stones en 1972. C’était le premier livre publié par « Speed 17 », la collection de Philippe Manœuvre, et la première traduction de Philippe Paringaux, qui nous a traduit pas mal d’ouvrages depuis. Il a réécrit sa traduction à cette occasion. L’ouvrage de Philippe Robert n’était donc pas un one shot mais une continuité évidente était en train de se mettre en place.

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Un mot là-dessus ?

Le champ dévolu à la musique est tellement large qu'il y a de plus en plus de livres qui sortent sur le sujet. Si je m'étais enfermé dans le rock anglo-américain, je me serais probablement ennuyé car on peut tourner assez vite en rond. Mais avec nos livres sur le rock japonais, russe, progressif, les musiques savantes, il y a matière à faire et à ne pas s'ennuyer ! D'autant que nous sortons plein d'autres choses à côté, Le Mot et le Reste n'ayant pas vocation à se cantonner dans l'édition de livres sur la musique. On revient à ce qu'était initialement Le Mot et le Reste, c'est à dire la relation à l'écriture, avec par exemple une retraduction de Walden de Thoreau, qui est par ailleurs l'un de nos plus importants succès. La partie dévolue au nature writing et à la fiction a toujours occupé un tiers de notre production.

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Entendu ! Cela étant, jusqu'ici, Le Mot et le Reste était surtout pour moi un éditeur de livres sur la musique...

Le fait est que dans un certain nombre de librairies, Le Mot et le Reste occupe une bonne place dans les rayons « Musique ». Mais on a beaucoup d'autres choses au catalogue... choses que l'on voit moins parce qu'on n'est pas dans les domaines concernés considérés comme éditeur de référence. En musique, il y avait une place à prendre, on l'a prise. Là, on est dans un champ plus classique de la littérature étrangère et on est immédiatement confrontés à des bulldozers. On est des petites barques de pêcheurs à côté de chalutiers tels que Gallimard et Hachette. Et les libraires ne pouvant pas augmenter leur superficie, notre visibilité est par essence plus étroite.

Mais si on vous dit que vous êtes surtout perçu comme un éditeur « musical », ça ne vous fâche pas ?

Non, on a travaillé là-dessus et ça me convient très bien, d'autant que je publie des livres que j'aurais aimé lire à l'époque où j'étais simple lecteur. De plus, hormis deux ou trois gros bouquins, comme ceux de Keith Richards ou de Neil Young, qui se négocient chaque année à Francfort, et qui nous échappent pour des raisons économiques, on est souvent le premier éditeur chez qui les projets arrivent, via des agents ou directement car on a la réputation de proposer de bonnes traductions et de faire un bon travail d'édition. Quelqu'un me disait récemment qu'on était devenus les « Gallimard du rock », c'est une blague... qui est devenue réalité aujourd'hui.

Que pensez-vous de la fameuse déclaration de Zappa sur les journalistes spécialisés dans le rock ?

Le plus souvent, les livres sur le rock sont des livres de fans, vite faits, mal faits et oubliés aussitôt. Zappa disait que ce sont des livres écrits par des analphabètes pour d'autres analphabètes. Mais contrairement à ce qu'il affirmait, il y a des gens qui lisent et qui écoutent de la musique, notamment nos lecteurs. Zappa était un des musiciens les plus intellectuels qui soient et un grand provocateur. Et puis le rock’n roll a toujours aimé les aphorismes à l’emporte-pièce. Ils conviennent bien aux petits teenagers que nous étions, qui avaient besoin de grandir et qui trouvaient l'image que renvoyait le rock un peu plus glamour que la télévision noir et blanc de l'époque. On s'est aperçus ensuite que le rock était une industrie comme une autre, qu'elle avait ses codes et sa phraséologie.

Au départ, vous doutiez-vous que vous éditeriez autant de titres sur la musique ?

Non, mais en 2007, on publiait également Chomsky, Flaubert, Renan, nous sommes assez ouverts. Aujourd’hui, un tiers de nos ouvrages ne concerne pas la musique. Cela fait au moins dix ouvrages, tout de même.

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Comment fonctionnez-vous ?

Des agents nous proposent des bouquins étrangers tous aussi « extraordinaires » les uns que les autres, je regarde si ça vaut la peine, et je laisse souvent tomber parce qu'ils sont trop « grand public » ou mal écrits. Un bouquin photographique sur la dernière tournée de U2, par exemple, ce n'est pas pour nous. Il me semble plus judicieux de travailler sur des choses plus pointues. Nous recevons aussi beaucoup de propositions d'auteurs français et nous discutons avec eux. Aymeric Leroy, par exemple, a commencé par proposer un ouvrage sur l'école de Canterbury... qu'il va faire maintenant, après avoir écrit des livres sur le Floyd, sur le rock progressif, sur King Crimson, et après avoir effectué deux ou trois traductions. Maintenant, il est reconnu dans le milieu et son livre sur Canterbury sera plus visible que s'il avait commencé avec lui. Nous n'avons pas démarré avec un programme de publication sur le long terme, et des fonds pour financer le tout. Les choses se sont au contraire mises en place par capillarité, par effet de rhizome. Chance extraordinaire, nous avons rencontré un public qui nous permet d'avancer sereinement, de faire en sorte que tout devienne cohérent à mesure et que ceux qui nous suivent depuis le début n'aient pas à rougir de ce que nous faisons aujourd'hui.

untitledIl y a des limites que vous ne voulez pas franchir ? Vous évoquiez U2, il y a un instant.

Je n’ai rien contre U2. Le bouquin de Michka Assayas que l'on vient de publier concerne ses textes issus de Rock & Folk et des Inrocks : il y a une partie sur Joy Division et New Order, une autre sur les Beach Boys, une dernière sur U2. Michka les a rencontré lorsqu'il était tout jeune, à leurs débuts, après un concert donné dans une petite salle devant cinquante personnes. J'ai gardé la quasi totalité de ce qu'il a écrit sur eux parce qu'il est intéressant de voir comment un groupe parti de rien devient un truc énorme. Après, la difficulté que je peux avoir avec U2, c'est que le groupe n'a pas fini sa trajectoire, son évolution. Il est donc difficile, de ce fait, de projeter un livre sur eux pour la collection « Formes ». Cela ne m'a pas empêché de me renseigner sur quelques bons livres relatifs aux tournées du groupe.

Autre chose sur d'éventuelles limites ? Et qu'est-ce qui fait qu'à un moment, vous plongez ou pas en direction d'un ouvrage ?

untitledOn a fait deux beaux livres coup sur coup en 2012, et on a mis des mois à les digérer, en décalant des projets. Mais on s'est aperçu qu'on avait ce savoir faire. Après, on a peut-être une inclinaison à ne pas mettre l'économie en avant, on ne fait pas des livres pour faire des coups. Avec le U2 dont on parlait tout à l’heure, on aurait pu en faire un, mais ce n'était pas pour nous. Peut être que nous ne sommes pas une maison d'édition taillée pour faire du cash. Il y a d'autres maisons qui regardent ce qui marche et publient des ouvrages sur Diam's, sur Aznavour, par opportunisme. Nous, pendant ce temps-là, on fait des livres sur le rock japonais, sur la Movida, sur le Rock russe qui, au bout du compte, se vendent à six cents exemplaires. On doit avoir un grain.

Comment définiriez-vous votre projet ?

Je n'ai jamais eu de plan de carrière et j’ai toujours travaillé avec les moyens du bord, en essayant de me faire plaisir. J’ai toujours avancé ainsi. Je ne sais pas où j'en serai dans dix ans. Le projet, ce sont les titres, qui, en creux, le désignent.

Avez-vous été surpris par le développement de la maison ?

On n'a pas sorti de bouquins pour faire du chiffre, à la chaîne. À chaque fois, pour chaque titre, trois ou quatre personnes relisent les textes, vérifient tout. Personne parmi nous pense qu'il faut consommer pour se sentir bien, avoir une Rolex pour réussir sa vie... Les groupes sur lesquels on travaille représentaient le point de vue sonore d'une génération en marche qui relevait d'une sorte d'utopie  une grande partie des baby boomers voulait que leur société ne ressemble pas à celle de leurs parents, souhaitait qu'il y ait un peu plus d'échange, un peu plus d'amour. Pas mal de gens ont réfléchi à une contre-culture. Pour partie, Le Mot et le Reste s'intéresse à cette affaire-là... Lorsque j'avais dix-sept ans, j'écoutais pas mal de musique. Lorsque j'allais dans les milieux anarchistes, on me disait que j'écoutais des conneries, ils ne juraient que par Léo Ferré. Ils n'étaient pas très fun. C'était le problème de la France : si tu étais de gauche, voire d'extrême-gauche, tu devais écouter de la chanson française, Catherine Ribeiro, des choses comme ça, soit tu étais « américanisé » et tu écoutais les Beatles, les Stones et ce genre de groupes. Et encore, si tu écoutais les Beatles, tu n'écoutais pas les Stones, et je ne te parle même pas du Velvet Underground ; c'était des querelles de chapelle sans nom. Des années plus tard, avec Le Mot et le Reste, je me suis dit : « On va réunir tout ça ! » Et puis on défend un certain nombre de choses par rapport à la nature, et pas parce que l'écologie est dans l'air du temps... Tout ça pour vous dire que Le Mot et le Reste va parfois chercher des chemins de traverse plutôt que de faire ce que font tous les autres.

Pensez-vous donc être un enfant de ce que l'on appelait dans les années soixante-dix l'underground ?

La contre-culture a produit un volume culturel non négligeable. Mais qu'est devenu cet ensemble ? C'est, par exemple, devenu Hollywood, Coppola, tous ces gens qui font des blockbusters. On est partis de la contre-culture pour arriver à l'extra-mainstream, c'est ça qui est ambigu ; le moment où vous perdez votre âme. C'est pour cela que je me dis souvent : « N'ayons pas trop de succès. » Aujourd'hui, que signifie avoir désiré un monde meilleur ? Vous ouvrez les journaux, c'est la guerre partout... c’est plutôt un échec, cette affaire. Les limites dans lesquelles on évoluait dans les années soixante, soixante-dix, étaient bien plus simples car elles étaient bipolaires. Aujourd'hui, vous voyez les contradictions, les choses se mordre la queue. Il est difficile d’en tirer une logique, de penser que le monde que nous avons vu vieillir est devenu meilleur...

Face aux agents et aux auteurs, dont certains deviennent des auteurs « maison », face à l'immense vivier des ouvrages parus outre-Manche et outre-Atlantique, comment organisez-vous le secteur musical de Le Mot et le Reste et comment pensez-vous que ça va évoluer dans les cinq ans qui viennent ?

Dans les pays anglo-saxons, on est devant une immensité, une mer sans fin. Lorsque je vais sur Internet pour voir les nouveautés publiées en anglais, je me dis que le nombre de livres à traduire est extravagant... D’un point de vue pratique, j'essaie de faire en sorte, dès lors que je décide de publier un bouquin pointu, de le « protéger » avec un autre bouquin qui me semble apporter autre chose. Je m'explique : si je veux faire un bouquin sur King Crimson, je sais qu'il sera moins visible qu'un bouquin sur le Hip hop. Mais le second fera que ça tiendra économiquement. De la même façon, si je sors un bouquin sur les musiques savantes, il faudra peut-être que je fasse à côté un bouquin sur les Rolling Stones. Au final, tous se sont bien vendus.

Une façon d'équilibrer la charge et les risques ?

Voilà. Enfin, je ne le dirais pas tout à fait comme ça... L’édition n’est pas une science exacte.

C’est tellement bizarre. Rétromania, de Simon Reynolds, nous a valu des dizaines de pages de critiques partout, pour un succès médiatique important, sans précédent chez nous et il ne s'est pas si bien vendu que ça... On reçoit de plus en plus de projets d'auteurs possédant les capacités des anglo-saxons. Je pense notamment à Régis Canselier, à Aymeric Leroy, à Guillaume Kosmicki, qui a écrit sur les musiques électroniques, les free party et les musiques savantes. Voilà des auteurs qui sont largement à la hauteur des anglo-saxons, dans le registre de l’analyse musicale. Je connais peu de maisons d'édition françaises qui peuvent se targuer de cela.

Du côté des ouvrages anglo-saxons, avez-vous beaucoup de titres sous le coude ?

untitledOn a récemment sorti un bouquin de Peter Hook sur L'Hacienda, cette boîte de nuit extravagante où tout le post-punk est passé. Quand vous pensez que tout l’argent de New Order est parti dans une boîte de nuit pour que les musiciens puissent avoir des consommations gratuites ! Son second ouvrage, Unknown Pleasures, vient tout juste de paraître. Je l'ai acheté sur manuscrit, avant même sa parution en Angleterre. Il s’agit de sa version de l’histoire de Joy Division, un peu plus basique que ce que l’on connaît sur le groupe. On a quatre ou cinq bouquins de ce type en cours de négociation.

Et du côté du psychédélisme, du progressif ?

Il y a en cours l’ouvrage d’Aymeric Leroy sur l’école de Canterbury, un autre sur les groupes de la West Coast U.S. L’ouvrage sur le Grateful Dead de Steven Jezo-Vannier est en train d’être monté actuellement. Et d’autres projets sont en cours d’articulation.

Aujourd'hui, il y a pas mal de collections qui publient des livres sur la musique et le rock en particulier (Allia, Flammarion, Camion Blanc, Le Castor Astral, Rivages, etc.). Comment vous positionnez-vous par rapport à elles qui, pour la plupart, existaient avant Le Mot et le Reste ?

Si je vois que d'autres éditeurs préparent des ouvrages sur des sujets que j'avais en tête, je laisse tomber. Mais je ne suis pas sûr que le secteur se soit beaucoup développé. Quelques uns des éditeurs dont vous parlez ont eu des difficultés financières. Il me semble même qu'il y avait plus de sorties de bouquins sur la musique il y a trois ou quatre ans...

Pensez-vous aller plutôt vers des ouvrages consacrés à des personnalités (groupes, chanteurs, producteurs) ou à des genres, des courants, des écoles ?

Je continuerai à m'intéresser aux deux, mais effectivement de nombreux groupes ont vocation à avoir un livre sur eux un jour ou l'autre. Actuellement, nous travaillons sur un ouvrage concernant Deep Purple. D’autres sont en cours d’élaboration sur David Bowie, sur Zappa, sur Dylan.

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Quelle serait la spécificité de Le Mot et le Reste, par rapport à la concurrence ?

Des lecteurs, je le disais, nous qualifient souvent sur les salons de « Gallimard du rock ». C'est une boutade, mais qui correspond à la réalité et qui tient à l'équipe qui est constituée avant tout de littéraires. Chez nous, les approximations stylistiques et l'à peu près ne passent pas. Je pourrais vous raconter des anecdotes relatives à des traductions qui ont été vues et revues avant parution. Du coup, les spécialistes n'ont rien à redire sur nos livres, de la même façon que le béotien doit être capable de les lire. Nous faisons des livres pour des lecteurs qui savent lire.

Un mot sur la maquette et la mise en page ?

Il nous arrive de temps à autre d'acheter des images, pour illustrer nos couvertures, le reste est fait par l’équipe. On a toujours un fond blanc, une typographie attitrée, avec le nom de l'auteur en gris, le titre en rouge, et une illustration au milieu, qui prend souvent la forme d'un bandeau, mais pas que. Et puis, il nous arrive aussi de bouger les lignes. Nous menons actuellement un travail de réflexion sur les couvertures que nous souhaitons changer.

Le bandeau justement...

Il a été mis en place sur la couverture de l’ouvrage Chronique d’une avant-guerre, d’Aude Picard Wolff en 2004, et systématisé ensuite. Un usage dans le milieu de la musique veut que les pochettes d'albums peuvent être considérées comme des éléments promotionnels que l'on peut mettre en scène. Pendant très longtemps, les seules illustrations que nous proposions étaient des reproductions de pochettes, sauf pour des traductions, où parfois nous achetons la couverture originale.

Tirages, ventes... Pouvez-vous nous donner quelques chiffres ?

Nous sommes sur des tirages moyens de trois ou quatre mille exemplaires. Si c'est nécessaire, on n'hésite pas à retirer.

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Quelles sont les meilleures ventes du catalogue ? Les motifs de satisfaction ?

L'ouvrage qui a le mieux marché est celui de Geoff Emerick sur les Beatles, avec dix mille exemplaires vendus. Après, on a pas mal de bouquins qui tournent entre cinq et sept mille exemplaires, dont notre traduction de Walden de Thoreau. Musiques expérimentales doit arriver à quatre mille. Mais d'autres ne dépasseront jamais les mille.

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Avez-vous vendu certains titres français du catalogue à l'étranger ?

Musiques expérimentales a été vendu au Japon et le livre sur Weather Report en Italie.

Certains titres ont-ils abouti à des déceptions ? Pas d'écho dans la presse... petites ventes...

Je suis un peu étonné des ventes de Rétromania. Comme je le disais, on a eu des pages et des pages partout, dont plusieurs dans Libération, Arte, plein de radios, pour arriver à deux mille cinq cents exemplaires vendus. On peut donc dire que cet ouvrage n'a pas atteint le public qu'on pouvait espérer... pour l’instant, car nos ouvrages ont tendance à se vendre sur plusieurs années et épuisent leurs tirages sans problème.

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D'une façon générale, avez-vous le sentiment que votre production soit bien relayée par la presse ?

Nous bénéficions désormais d'une accumulation d’ouvrages puisqu'on a passé le cap des cent cinquante titres. On a une newsletter bien distribuée et on reçoit beaucoup de demandes de livres, provenant de la presse féminine jusqu'à des supports ultra pointus. Pour ce qui est du rock, on a fait trois ou quatre dossiers de six à huit pages dans Rock & Folk en 2012, les revues telles que Magic, Tsugi et d’autres relaient bien nos parutions, on ne peut pas se plaindre. Nous sommes visibles dans les médias, et pas qu'en musique.

Avez-vous un ou deux gros projets en ligne de mire depuis longtemps, genre serpent de mer, qui vous excite les neurones ?

Je rêvais d'éditer un livre sur Can, et il va être publié en fin d’année. Il y a aussi un ouvrage en cours sur Dylan, avec plus de 600 entrées et au moins autant de pages, puisque l’ouvrage a pour ambition d’analyser toutes ses chansons.

Écrivez-vous un ouvrage vous-même pour l'une de vos collections ?

Non. J'aimerais surtout avoir le temps de refaire des livres d’artiste, de la photo et pouvoir revenir à une lenteur qui, vous l'aurez compris, ne va pas de pair avec l'édition.

La collection « Solo » s'est étiolée. Pouvez-vous rappeler son projet ?

Son projet était de demander à un amateur de musique de raconter sa première déchirure, l'élément catalyseur de son entrée dans le monde de la musique. Le souci est qu'on s'est adressés à des fans au lieu de passer commande à des écrivains. Résultat : c'était toujours la même histoire qui était racontée et ça tournait en rond. Et puis avec le petit format des ouvrages, on ne les voyait pas dans les rayons « Musique ».

Au même moment, Naïve a développé à peu près la même idée que nous, mais en s’adressant à des écrivains. Cela n’a pas marché non plus.

untitledEt en littérature « rock », avez-vous des envies qui iraient du côté du noir, de la beat generation, un peu dans l'esprit de ce que faisaient jadis « Speed 17 », ou Christian Bourgois ?

Euh, la littérature rock, avec le recul, je crois que je ne serais pas capable d’en définir des lignes directrices et la Beat Generation était plutôt jazz que rock, non ?

Avec des auteurs tels que Jean-Paul Clébert, Robert Giraud et d'autres, nous avons eu nous aussi notre beat generation, d'une certaine façon...

Ce n'est quand même pas un hasard si, dans les années cinquante, la quasi totalité de la beat generation se trouvait à Paris et pas ailleurs. Elle n'a quitté Paris que pour des raisons économiques, lorsque Madame Rachou, leur logeuse, est partie à la retraite. Sans cela, ils seraient tous restés et il n'y aurait jamais eu de beat generation à Tanger... Tout cela est évoqué dans Beat Hotel, de Barry Miles, que nous avons édité récemment.

Avez-vous des velléités du côté de la science-fiction ?

Faire de la littérature de SF... C’est un domaine que je ne maîtrise que très peu.

Êtes-vous ou avez-vous été lecteur de science-fiction ?

Des choses très classiques, comme Jules Verne. J'ai lu 1984, Le Meilleur des mondes, Des fleurs pour Algernon, Demain les chiens, ce genre de choses… C’est une littérature que j’ai perdue de vue par la suite.

Dans les années soixante-dix, quatre-vingts, n'avez-vous pas lu Philip K. Dick ou Norman Spinrad ?

J'ai dû lire Ubik de Dick comme tout le monde, mais je crois que je n'avais pas le neurone SF.

Quels sont vos grands projets pour 2013 et 2014 ? Les titres importants à venir dont vous pouvez parler ?

Nous publions en 2014 une anthologie de 1000 pages portant sur le journal de Thoreau, majoritairement inédit en français. C’est une aventure de longue haleine sur laquelle nous travaillons depuis déjà deux ans et je suis fier de participer, à ma mesure, à la reconnaissance de cet immense auteur.

Le mot de la fin ?

J’aime beaucoup cette phrase de Giraudoux : « Le privilège des grands, c'est de voir les catastrophes d’une terrasse. »