Un concert de Magma, ça se prépare en creux. Par le vide mental. Il ne faut rien en attendre – ne serait-ce que parce que l’on n’est jamais sûr à l’avance ni de la composition du groupe (si ce n’est que le batteur sera un certain Christian Vander) ni de la liste des morceaux qui seront interprétés. Allons-nous découvrir de nouveaux visages où aurons-nous la bonne surprise de revoir un ancien ? Le répertoire nous sera-t-il inconnu ou revisiterons-nous les temps anciens de Kobaïa ou du Mekanik Destruktiw Kommandöh ? On ne sait pas. Et ça n’a aucune importance. Il suffit de se dire que l’on va s’embarquer pour un voyage tant sensoriel que spirituel parfaitement indescriptible – et que l’on en reviendra à jamais différent. Pour ceux qui en reviennent, s’entend. En ce qui me concerne, mon premier concert de Magma, c’était il y a pas loin de quarante ans… dans le mythique Théâtre de l’Alhambra, à Bordeaux, à l’occasion de la fabuleuse tournée 1975/76. Plus précisément le 12 février 1976. J’ai raconté cette expérience dans « Un Rêve mandarine », une novella publiée il y a une quinzaine d’années dans la revue Ténèbres. Il existe un triple CD du concert donné par le groupe trois semaines plus tard, à Reims. Il donne un aperçu partiel de ce que fut le concert de Bordeaux – le programme n’ayant pas été le même. A l’époque, le chanteur de Magma était l’ascétique et christique Klaus Blasquiz, le plus fidèle compagnon de route de Christian Vander. Le concert du Bordeaux commença par une version obsessionnelle et fracassante de Ëmëhntëhtt-Rê (qui ne figure pas dans le programme de Reims), sur fond d’une déferlante de soldats en armes projetée sur un écran géant, derrière le groupe. Au terme de cette mise en condition extrêmement violente et déstabilisante, Klaus déclara que la salle ayant été purgée de toutes ses mauvaises vibrations, le concert allait pouvoir commencer ! Je le jure : j’ai vu des gens s’effondrer sur place et fondre en larmes, d’autres jouer des coudes pour gagner la sortie aussi vite que possible… Mais le temps n’est pas cyclique. Le Magma que Christian Vander emporte aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec la formation des années septante. Sur la droite, un peu en retrait, officie Bruno Ruder sur un Fender Rhodes au son cristallin très caractéristique – il a intégré Magma début 2008, après le départ précipité d’Emmanuel Borghi. Encadrant Vander, James Mac Gaw tient la guitare et Philippe Bussonnet officie à la basse – ce dernier fait maintenant figure d’ancien, étant dans le groupe depuis le milieu des années 90. Au premier plan, sur la gauche, Benoît Alziary semble jouer les artistes invités sur son vibraphone – disons que ses interventions sonnent comme des ajouts (excellents, au demeurant, et tout à fait bienvenus) à un assemblage sonore dont les fondations semblent nettement antérieures à son arrivée dans le groupe (ce qui est peut-être le cas, je l’ignore). Outre Christian Vander qui chante à de trop rares occasions (c’est un chanteur hors normes, totalement fascinant, à la voix puissamment timbrée), les parties vocales, chant principal et chœurs, sont assurées par Stella Vander, à la voix toujours aussi angélique, Isabelle Feuillebois et Hervé Aknin. Je crois savoir qu’Hervé Aknin, entré dans le groupe en même temps que Bruno Ruder, pour remplacer Antoine Paganotti, a maintenant un peu plus de cinquante ans et vit à Montpellier.

Prévoyants, Anita et moi sommes arrivés avec une heure d’avance, quasiment les premiers – avec nos billets en poche, achetés sur internet. Bien nous en a pris car il s’avéra bientôt que la billetterie avait littéralement explosée ! Je n’ai jamais vu la grande salle du Rocher de Palmer aussi bondée – et par un public aussi bariolé et bon enfant. Pour faire court, on dira que les quinquas (et au-delà) chevelus s’étaient déplacés en petits groupes venus d’un peu partout, et même de l’étranger. Dans l’attente du concert, des gens se promenaient d’une rangée à l’autre, pour se saluer, pour se retrouver – à croire que tout le monde connaissait tout le monde ! Je mis un moment à comprendre qu’il existait toujours un "fan club" Magma, constitué pour l’essentiel d’anciens combattants capables de traverser la France pour retrouver Vander et sa meute, le temps d’un concert. Il y a quelque chose de plaisant, de rassurant, dans ce sentiment d’appartenir à une génération qui n’a pas entièrement déposé les armes, ni tourné le dos à l’ensemble de ses rêves.

Que dire de plus ? Il fallait y être…