From Genesis to Revelation, tel était le titre d'un album sorti en 1969 par la maison Decca et qui passa totalement inaperçu à l'époque : les rares auditeurs considérèrent celui-ci comme la énième épopée médiévalo-biblique à la Moody Blues… Le groupe formé par Peter Gabriel (chant, flûte, composition), Anthony Banks (claviers) et Michael Rutherford (basse), aidés d'Anthony Phillips à la guitare, John Silver à la batterie plus un quatuor à cordes, s'inscrivait effectivement dans cette lignée de pop music baroque, précieuse et ultra raffinée qui mettait les nouvelles possibilités de l'électronique au service d'un pompiérisme de bon aloi dans lequel les susdits Moodies allaient s'envaser définitivement !

Dans le cas de Genesis, le revirement s'opéra le jour où ils furent récupérés par John Anthony, producteur d'une petite firme complètement inconnue en ce temps-là, « The Famous Charisma Label ».

Ils sortaient, après deux ans de réflexions, Trespass, un 33 tours qui contenait déjà tous les germes de l'univers génésiaque (génétique ? génésien ?) : une musique étonnamment créative, trompeusement calme mais traîtresse comme l'eau qui dort, révélant un monde d'anges, de princesses et de chevaliers chevauchant les destriers du Fantastique.

Ce coup d'essai presque parfaitement réussi fut suivi un an plus tard par Nursery Cryme,premier album du groupe dans sa formation définitive : le second batteur, John Mayhew, y est remplacé par Phil Collins, Anthony Phillips laisse la place à Stephen Hackett. Nursery Cryme est déjà un chef-d'œuvre du niveau du Sgt Pepperdes Beatles, ce qui n'est pas peu dire. Le titre, comme la très belle jaquette du disque, donne le ton : Lewis Carroll fait des grimaces sous les jupons de la Reine Victoria, les petites filles modèles en blouse blanche jouent au croquet avec la tête de leurs innocents camarades ; sourire angélique et pervers, Peter Gabriel nous dévoile l'Absurde et la Mort sur un décor d'images d'Épinal. Déjà les concerts de Genesis se transforment en représentations théâtrales. La mythologie fantastique cède peu à peu le terrain au non-sens…

rocksf-genesis-foxtrot.jpgLe disque suivant, Foxtrot,marque son accession à l'univers de la science-fiction : une ultime ballade pour rappeler avec nostalgie et dérision le temps des chevaliers et des gentes dames avec Time Table, mais la table ronde est bouffée par les rats, notre monde est celui de la pollution : Can-Utility and the Coastliners, le Saint­ Graal s'il existe se trouve au-delà des étoiles : Watcher of the Skies. Une face entière du disque est occupée par une libre interprétation de l'Apocalypse, Supper's Ready, une vision zelaznienne écrite avec la plume ravageuse d'un Vonnegut.

Nous sommes en 1973, et ils sortent Selling England by the Pound,féroce satire des années 70, de l'Angleterre, du fric, des supermarkets, des nouveaux snobs et des faux prêtres : la musique étonnamment riche et complexe illustre ce constant balancement entre un univers-refuge onirique peuplé de nymphes, d'amants et de claires fontaines, et le monde réel de la société du spectacle-consommation.

Lorsque la société récupère jusqu'à ses mythes pour bâtir de fausses idoles, le paumé solitaire voit se fermer devant lui les portes du rêve : l'ultime issue est dans le cauchemar de la schizophrénie. Telle est la leçon du dernier album (double) que le groupe sort en 1974 après une triomphale tournée américaine. C'est The Lamb Lies Down in Broadway.

À travers l'Odyssée de Rael, sa quête désespérée d'une réalité qui lui échappe inexorablement, c'est Peter Gabriel qui nous renvoie en pleine figure ses attributs de démiurge et de saltimbanque. Genesis n'est pas un spectacle mais un miroir, reflet dérisoire et scintillant des fantasmes que nous n'osons même pas assumer.

J. B.

Le trois mars, vers 15 heures, Stephen Hackett, le calme et nonchalant guitariste de Genesis, nous recevait dans sa chambre du Hilton. C'était quelques heures avant leur fabuleux concert du Palais des Sports, dont les 7000 places avaient été prises d'assaut en deux jours.

Pourquoi Steve Hackett plutôt que Peter Gabriel ou Tony Banks par exemple ? Parce que ces deux derniers avaient déjà été interviewés (Best n°81 et Rock et Folk n°99) et que, en outre, le silencieux Steve nous intriguait. Il parlait si peu en général, et dans ce cas faisait de si insidieuses remarques…

Cela a donné un entretien passionnant, très éclectique mais aussi très caractéristique de l'esprit de Genesis qui rassemble une équipe de garçons timides, intelligents et plus intellectuels que la majorité des musiciens de la pop musique.

M. L.

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Pour nous, à tort ou à raison, Genesis est un groupe très influencé par le fantastique et la science-fiction...

Nous nous inspirons effectivement beaucoup du fantastique et de la SF, mais ce n'est que l'une de nos sources d'inspiration. Parfois, nous écrivons des histoires basées sur la mythologie grecque, d'autres fois nous nous inspirons de sujets plus difficiles à classifier, par exemple des chansons avec certaines résonances politiques, mais en gros vous avez raison, car la plupart du temps nous faisons du fantastique. Par exemple, The Lamia est basée sur l'idée grecque d'un être double, mi-femme mi-serpent, c'est un morceau qui fait partie du dernier album que nous interpréterons ce soir. Dans Nursery Cryme,la chanson The Fountain of Salmacis est encore inspirée de l'histoire grecque puisqu'il s'agit de Mithridate. Par contre, les paroles de Watcher of the Skies sont nées à cause d'un roman de Michael Moorcock. C'est pour cela qu'on a dit que la littérature de Moorcock avait une certaine influence, bien que superficielle, sur le groupe. Dans le groupe, tout le monde écrit la musique et les paroles, mais parfois l'un ou l'autre d'entre nous fait une chanson particulière. Par exemple, dans le dernier album, The Lamb Lies down in Broadway,Peter a écrit pratiquement toutes les paroles. C'était la première fois que ça arrivait, d'habitude c'est davantage un travail d'équipe, mais là on voulait avoir une certaine continuité dans le récit.

rocksf-genesis-trespass.jpgJe crois que, au début, les premiers albums de Genesis étaient inspirés par un univers médiéval comme dans Trespass par exemple et que peu à peu le groupe est entré dans un univers de science-fiction et de politique fiction. Est-ce que je me trompe ?

Je pense que la raison de cette atmosphère moyenâgeuse venait de l'utilisation d'instruments essentiellement classiques dans la formation originelle : la guitare sèche sonne parfois comme un clavecin, la flûte et l'orgue rappellent immédiatement à l'esprit la musique d'église et qui dit musique d'église dit atmosphère moyenâgeuse. La musique est alors datée et l'on se remémore les temps où ces instruments étaient employés. La différence entre notre musique et la plus grande partie de la musique pop qui existe en ce moment, c'est l'héritage européen du groupe. C'est d'ailleurs pour cela, je crois, que nous sommes si populaires en France et en Italie ; parce qu'il n'y a pas beaucoup d'influence noire dans notre musique. La taille et la perspective de la musique européenne tendent vers des effets orchestraux. Mais la raison pour laquelle le groupe est devenu plus proche de la science-fiction réside, si tu veux, dans l'introduction de nouvelles technologies avec lesquelles il devenait possible de reproduire une multitude de sons en se servant d'un seul instrument à clavier comme par exemple le synthétiseur et le mellotron. Avec de tels instruments, on peut faire des approximations oniriques de toute la partie des cordes ou des cuivres. Alors que dans Trespass ou même dans From Genesis to Revelation, c'était un orchestre à cordes. À l'époque, je n'étais pas encore avec le groupe, je ne l'ai rejoint qu'il y a quatre ans, pour Nursery Cryme, avec Philip, le batteur. Et je crois que notre influence à tous deux a été très électronique. Avant, le groupe se contentait d'instruments classiques, mais le spectacle sur la scène ne se suffisait pas à lui-même avec ce style d'instruments, et il était très difficile de faire passer l'esprit de la musique du groupe. Maintenant, nous essayons de jouer sur les contrastes en intercalant des morceaux acoustiques et des morceaux électroniques de façon à créer une véritable atmosphère fantastique, un univers onirique ; comme dans ces rêves où l'on semble sauter d'un épisode déconnecté à un autre. Si on juxtapose un morceau de musique très beau avec un autre qui soit beaucoup plus fort, plus choquant pour l'ouïe, on peut arriver à un effet onirique ou cauchemardesque. Et, en outre, cet effet de surprise est accentué par des touches visuelles comme l'emploi de lumières ultraviolettes et des trucs qui réagissent à cette lumière.

Comme l'utilisation d'un éclair de magnésium à la fin de Giant Hogweed, il y a deux ans à l'Olympia ?

Voilà ! Un flash, quelque chose d'inattendu. Maintenant, nous utilisons trois écrans au fond de la scène où sont projetées deux mille diapositives qui décrivent ce qui se passe dans les paroles et essayent d'expliquer plus complètement leurs sens.

C'est sûrement l'une des raisons de votre succès en France et sur le continent, cette manière de mener votre show et d'expliciter les thèmes et les morceaux en les visualisant par des images et des mimes pour que les spectateurs puissent mieux comprendre votre poésie qui est quand même assez difficile.

À mon avis, les autres groupes qui existent ne sont que des orchestres. Nous, nous avons été les premiers à essayer de combiner un spectacle musical et un spectacle visuel. Avec la musique uniquement, on fait appel à un seul sens ; en capturant deux sens au lieu d'un (la vue et l'ouïe), on obtient un effet plus hypnotique parce que le cerveau doit se concentrer sur plus de richesses. Les spectateurs sont moins distraits, et bien que notre musique et nos paroles soient en effet difficiles et exigent beaucoup d'attention, nous trouvons que les gens sont plus attentifs sans doute parce qu'ils sont aidés durant les périodes de musique violente et difficile grâce aux effets scéniques. Sinon, ils réagiraient aux agressions musicales trop neuves en décrochant. En fait, nous contribuons à faire évoluer les goûts du public en élargissant leur sens esthétique. Je pourrais peut-être mieux m'expliquer en prenant un exemple dans l'art. La combinaison des classiques et des impressionnistes donnait les préraphaélites qui arrivaient à mélanger beaucoup des idées artistiques traditionnelles avec la liberté de l'impressionnisme. (Les préraphaélites sont mes artistes favoris !) C'est un peu de cette manière-là que le groupe voit les choses : en mélangeant beaucoup les influences anciennes comme les sons traditionnels des violons ou des voix d'opéra, mais en obtenant ces sons par l'intermédiaire du mellotron. Puisque vous parliez de SF, vous savez qu'on a souvent comparé le mellotron à la créature de Frankenstein — parce qu'il était fait d'éléments désincarnés réunis pour former un tout. C'est donc un instrument très immoral, tout comme le monstre était considéré comme un être immoral. Mais à travers tous ces processus impurs, on trouve ce qu'on a réussi à produire en fin de compte : quelque chose de pur ou qui pourrait l'être selon l’interprétation.

L'autre soir, je discutais avec mon manager, à Oslo. Il faisait très froid, il neigeait, et je n'appréciais pas du tout la neige parce que je ne peux pas la comprendre émotionnellement. Alors je lui ai dit : « Je peux apprécier la neige à travers un film ou une peinture mais pas dans la réalité. Je trouve plus facile d'apprécier les choses à travers l'esprit d'autrui plutôt que de les expérimenter par moi-même. » Il m'a répondu que c'était une façon d'être où l'on ne s'implique pas dans les choses, que c'était « être » très XXIe siècle d'agir et de penser de cette façon. D'une certaine manière, c'est vrai.

C'est comme quand, par exemple, je joue de la guitare : je ne suis pas heureux si je n'en tire pas des sons « autres » que ceux de la guitare. Je veux toujours en tirer davantage, la pousser à transformer les sons. Quand nous jouons sur scène, les spectateurs ne peuvent pas vraiment savoir quel instrument joue quoi, parce que nous faisons sonner les guitares comme des voix, ou le mellotron comme un chœur. Par exemple, dans l'album Selling England by the Pound,le chœur de Dancing with the Moon est entièrement un chœur frankensteinien. C’est très troublant pour le public, mais d'une autre façon, ça maintient l'intérêt parce que l'assistance est stupéfaite, parce que rien n'est tel qu'il devrait être… un peu comme dans un dessin animé.

Un jeu d'apparences et de simulacres ?

Oui. Mais… attention, nous apprécions quand même les instruments dits purs, originels comme la guitare. Il est simplement plus difficile de n'amuser les auditeurs qu'avec ça. Ce qui me plaît à moi, personnellement, c'est qu'une grande part du succès du groupe vienne de la façon dont Peter s'habille sur scène, change de costumes et de personnages. C'est très spectaculaire et, à cause de ça, les gens qui ont beaucoup de mal à accrocher des images à une musique le font quand même. Lorsque je joue de la musique, je vois toujours des images…

Mais pas les auditeurs ?

Rarement. Il est difficile d'avoir une imagination visuelle sur de la musique. Tandis que dans notre cas, à la sortie, les gens se rappellent Peter et certains morceaux. Ils ne savent pas exactement pourquoi plutôt ce morceau, mais ils s'en souviennent. Moi, je dois analyser tout ça, je n'ai pas la possibilité de subir comme l'assistance qui apprécie sans analogie, sans savoir pourquoi.

Je crois que c'est le même phénomène dans la musique classique et les ballets de Tchaïkovsky. Les gens pouvaient mieux se rappeler certaines phases musicales à cause des pas de danses.

rocksf-genesis-eriksatie.jpgC'est tout à fait exact. C'était la même chose pour les œuvres d'Erik Satie que j'aime beaucoup. J'ai un de ses albums qui s'appelle The Velvet Gentlemen, qui fut joué, je crois, sur un ballet dans des décors peints par Picasso et dirigé par un chef d'orchestre qui s'appelait Debussy. Vous vous rendez compte ? Quelle combinaison ! Incroyable ! Il y a une sorte de renaissance, en ce moment, de ce genre de combinaison d’arts. Et je pense personnellement, si je peux faire une prédiction, qu'il va y avoir une nouvelle forme d'art, peut-être pas dans ce siècle mais dans le prochain, et que ce nouvel art sera basé sur l'idée de l'évolution de l'esprit humain. Peut-être que la télépathie y occupera une place importante. Cette nouvelle forme d'art exigera plus des gens. Tout le monde ne sera pas capable de la voir et de s'y adapter. Pour l'instant, je trouve que l'art tourne en rond. Jusqu'au moment où quelque chose en jaillira. C'est comme la musique pop, elle tourne en rond elle aussi ; elle se contente de combiner tout ce qui s'est déjà fait mais rien de nouveau ne sort. C'est comme un labyrinthe et il doit y avoir une issue.

Au début et à la fin du siècle dernier, des musiciens, des peintres, des poètes, des écrivains travaillaient en commun, s'inspiraient des œuvres les uns des autres. Tandis que maintenant les artistes sont séparés, vous avez d'un côté le petit cercle des dessinateurs de BD, de l'autre le cénacle des écrivains de SF, tandis que les peintres ou les musiciens sont quelque part enfermés dans leurs ateliers.

Ça aussi, je crois que ça va changer et que tout recommencera de nouveau. J'ai rencontré une fille qui peignait à partir de notre musique ; elle créait des peintures incroyables qui m'ont fait découvrir notre musique, je me suis alors rendu compte que parfois les autres pouvaient mieux comprendre que nous ce que, pourtant, nous inventions. Souvent, l'artiste est le dernier à comprendre ses propres œuvres, car il critique toujours ce qu'il fait et n'en voit pas les traits positifs. En donnant à notre œuvre une autre forme, ce peintre m'a permis de voir plus clairement ce que je faisais et d'apprécier davantage nos chansons et notre musique.

Ce que tu attends pour le futur pourrait donc être cet échange entre artistes, mais sur un plan plus vaste ?

Pas uniquement. Les artistes, quand ils rejettent le mouvement précédent, ont l'impression de faire une révolution ; c'est comme s'ils s'éloignaient de tout ce qui a été fait. Prenons la musique rock, les Stones, que l'on prenait pour le groupe le plus progressiste à l'époque, sont maintenant anachroniques, dépassés, leur musique date déjà. C’est pour ça que les Beatles ont eu davantage de succès, parce qu'ils étaient capables d’intégrer plus d'éléments différents et même classiques qui ne se sont pas pour autant démodés. Et nous aussi, dans un sens, nous faisons une musique qui dérive beaucoup des autres sortes de musique. La révolution, c'est bien, mais ça ne suffit pas car il faut bâtir à partir de l'acquis culturel. Ouf ! Je crois qu'il faut arrêter d'en parler d'une façon intellectuelle.

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Alors revenons à tes propres disques. Comment avez­vous écrit The Lamb Lies down in Broadway ? L’atmosphère en est très différente et le graphisme de la pochette elle-même présente un contraste frappant avec les autres. L'ensemble est plus oppressant, plus morbide, plus cauchemardesque.

L'histoire tourne autour du personnage central, Rael, qui est en quelque sorte un étranger sans héritage dans cette Amérique elle­même sans héritage. C’est un personnage paumé dans un pays où tout est confus, dévalorisé, sans passé. Rael ne sait pas en quoi croire, il est très réceptif aux influences, il est très violent, que ce soit dans les rêveries qu'il imagine ou dans les épreuves qu'il traverse. Il ne tire aucune conclusion, aucune leçon, de rien. C'est la description d'une situation que nous traversons tous un jour ou l'autre. À un moment donné de notre existence, tout ce que nous avons appris et accepté ne signifie plus rien et il nous faut alors bouleverser nos opinions pour progresser.

Vous l'avez composé après votre tournée en Amérique ?

Oui, cela nous a pris six mois de travail ; ça a été un album passablement complexe et pénible à mettre au point.

Vous l’avez fait avec Brian Eno ?

Eno a juste assuré quelques traitements électroniques, pour les voix et les passages au synthétiseur comme dans In the Cage ou Back in N. Y. C. Sa participation a donc été faible, mais valable je crois.

Revenons à notre point de départ, tu lis de la science-fiction de temps en temps ?

img src="/media/rocksf-genesis-plants.jpg" alt="rocksf-genesis-plants.jpg" style="float: left; margin: 0 1em 1em 0; " />J'ai lu évidemment pas mal d'Asimov et puis, bien que ce ne soit pas exactement de la SF, j'aime beaucoup C. S. Lewis. En fait, je ne lis pas vraiment de la SF en tant que telle. J'aimerais en lire davantage, mais j'ai l'impression que mon temps se rétrécit de plus en plus avec mon métier. C'est typique : chaque fois que je prends un livre, le téléphone sonne. Mais j'ai quand même réussi à lire récemment plusieurs livres qui m'ont marqué. L'un d'eux concernait les prédictions de Nostradamus. Bien sûr, en France, vous y êtes habitués, mais en Angleterre et en Amérique il est presque inconnu. Un autre livre étonnant et passionnant : The Secret Life of Plants. Les auteurs ont rassemblé plein d'informations sur de nombreux chercheurs scientifiques. L'idée est que les plantes ont une vie intérieure aussi importante que celle des humains, mais qu'elles vivent dans une dimension de temps différente. Elles bougent beaucoup plus lentement. Il leur faut six mois pour faire un mouvement. Si vous voyez des « time­lapse photographies », vous vous apercevez qu'elles bougent réellement… J'ai toujours trouvé troublante l’idée que les plantes soient des créatures inanimées. Spécialement quand on voit les arbres en hiver ; je n'ai jamais vu des êtres qui expriment autant la douleur ou la mort que les arbres dénudés. Récemment, je me suis aussi passionné pour les cartes de tarot. Et je vais essayer de les illustrer par la musique, c'est-à-dire que je vais m'inspirer des images sur les cartes et de leurs significations mystiques ou occultes, et essayer d'exprimer cela dans ma musique. Il y a encore autre chose qui m'intéresse en ce moment, c'est l'ultrasonographie. Ça parait compliqué, mais il s'agit en fait de faire rebondir des vagues de sons sur des objets pour en obtenir le graphique. Par exemple, on peut s'en servir sur des femmes enceintes pour voir si le bébé est bien formé, découvrir son sexe, voir si le cœur est normal ou pas, etc. C'est très fascinant de savoir que déjà on se sert de cette technologie dans deux hôpitaux de Londres. Les possibilités de cette invention sont passionnantes, mais ce qui par contre est inquiétant et effrayant, ce sont les implications morales d'un tel progrès car il y a trop de savoir et pas assez d'amour…

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Interview originellement parue en juillet 1975 dans le numéro 134 de Galaxie (2e série).

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