Selon des sources bien informées, tu es un grand mélomane devant l’Éternel. Peux-tu nous parler de tes goûts musicaux ? Les groupes/musiciens que tu aimes, ceux que tu aimes détester, et ce qui n’accroche pas du tout à ton oreille.

J’écoute effectivement beaucoup de musique depuis toujours. J’ai des goûts assez éclectiques qui vont du classique (au sens large, de Monteverdi à Boulez) au rock en passant par le jazz. Dans le premier genre, mes préférés sont certainement encore Beethoven, Bach, Mozart, Wagner et Haydn mais, plus ça va, plus j’ai tendance à me rapprocher de musiques plus contemporaines comme les œuvres de Bartok et de Stravinsky – ou, carrément, de Boulez précité, ou de Philip Glass. Et puis j’ai encore plein de trous à combler. Quand je pense que je n’ai encore jamais entendu une seule mesure de Stockhausen, par exemple, je me dis que je ne vais pas m’ennuyer durant les années qui me restent à vivre.

Côté rock, j’ai commencé avec les Beatles et ils restent mon groupe préféré, suivis de tout un paquet d’autres en vrac : Who, Rolling Stones, Led Zeppelin, Deep Purple, Hendrix, Joplin, Jefferson Airplane, Doors, etc. C’est vrai que, dans l’ensemble, j’ai un faible pour la musique des années 60 et 70, celle avec laquelle j’ai grandi.

Ce que j’écoute le plus, en ce moment, cela dit, c’est plutôt du jazz. Là encore, j’ai des goûts assez éclectiques. Je ne supporte pas la soupe « soft jazz » façon Grover Washington Jr mais je m’éclate sinon avec du New Orleans comme avec du hard bop, du free jazz ou du jazz rock. Le jazz est d’ailleurs le seul domaine où j’écoute des disques faits par de jeunes artistes qui continuent de faire évoluer le genre dans un sens que j’arrive à comprendre et à apprécier.

Côté pop-rock, je deviens absolument imperméable à toutes les nouveautés : je n’ai jamais pu encaisser le rap et je respecte encore moins les tartes à la crème « dance » façon Lady Gaga et autres non entités musicales. Je n’ai pas non plus un amour immodéré de la variété française, même s’il y a des exceptions (cela dit, depuis la mort de Nougaro, on les cherche.) Et qu’on ne e parle pas de Céline Dion ou je mords !

Il y a aussi les inclassables, comme Magma, que je vais voir sur scène chaque fois que j’en ai l’occasion, parce que c’est une des expériences les plus intenses qui soient.

Je ne peux qu'abonder dans ton sens ! Peux-tu nous évoquer le concert (l'expérience) de Magma qui t'a le plus marqué ?

rocknwrite-pagel-rockinopposition.jpgC'était il y a cinq ans, au festival Rock-in-Opposition, près de chez moi, dans le Tarn. Le principe du festival est de vendre un pass pour la journée, pas très cher, ce qui donne droit à plusieurs concerts. Ma compagne et moi étions allés voir les deux derniers, d'abord Present puis Magma. J'ai détesté le concert de Present ou, plus exactement, il m'a mis très mal à l'aise par sa violence, les mauvaises vibrations qu'il distillait. Du coup, j'ai abordé celui de Magma avec une boule dans la gorge. Boule qui a fondu comme neige au soleil dès que MM. Vander et Cie sont arrivés, parce que leur concert a été extraordinaire, le plus beau, le plus intense que j'aie jamais vu, avec un final assuré par Christian Vander en solo, y compris à la voix. Une expérience quasi mystique qui a été renforcée par la nature juste après. Quand nous sommes sortis de la salle, ma compagne et moi, un orage très étrange battait son plein. Pas de pluie, pas de tonnerre, mais des éclairs très hauts, au-dessus des nuages, si bien qu'on avait l'impression d'un ciel orangé, presque surnaturel. Que la cause soit celle que je viens d'exposer est un raisonnement a posteriori car, sur le moment, après les deux heures fabuleuses que nous venions de vivre, nous avions les nerfs à fleur de peau et la raison en berne, si bien que nous commencions à envisager, en rentrant chez nous, une invasion extraterrestre ou quelque chose comme ça. Et puis nous avons ouvert la porte de la maison pour entendre les hurlements de douleur d'un de nos chats, qui nous ont replongé de plain pied dans la réalité. Appel du vétérinaire en urgence, reprise de la voiture pour nous rendre à la clinique avec un animal totalement affolé et fou de douleur. C'était sans doute un caillot, nous l'avons appris plus tard, mais ce pauvre gros matou est mort à mi-chemin de chez le véto. Nous l'aimions beaucoup et ç'a été un moment absolument horrible. C'est le souvenir que je garde de cette soirée, avec les mauvaises vibrations de Present comme pour annoncer la fin tragique et, au milieu, la magie de Magma, la bizarrerie de l'orage. Des flots d'émotions contradictoires.

Lorsque tu écris, est-ce en silence ou avec de la musique comme bande-son ? Si oui, quel genre ?

C’est vraiment très variable. Ça dépend de ce que j’écris et de mon humeur. Parfois, j’ai besoin du silence absolu, parfois un peu de musique me facilite les choses en m’isolant du monde extérieur. Vraiment aucune règle. Sauf que, quand il m’arrive de mettre de la musique en travaillant, elle est généralement instrumentale, jazz ou classique, pour ne pas être distrait par les vocaux (surtout par les textes, en fait. Par exemple, j’adore Zappa, mais je ne vois pas ce que je pourrais mettre de pire pour travailler, à part les Réquisitoires de Desproges.)

Inversement, conseillerais-tu une playlist pour tes romans ?

Non, en aucun cas. Ce serait comme imposer des visages à mes personnages. La musique qui compte, c’est celle des mots. Ensuite, libre à chacun de les écouter avec l’accompagnement qu’il désire. De temps en temps, il m’arrive de mentionner une chanson ou une œuvre quelconque dans mes romans, ou d’en faire un brève citation. Certains lecteurs auront peut-être envie de les écouter pour l’occasion, tant mieux si ça leur donne du plaisir, mais ce n’est pas nécessaire.

Joues-tu d’un instrument de musique ?

Aucun, hélas ! J’ai pris quelques leçons de piano quand j’étais enfant mais je n’étais pas assez bon pour que ça vaille le coup de m’acharner. Je n’ai aucun sens du rythme : c’est assez handicapant pour faire de la musique.

rentree-pagel-milesdavis.jpgDans la rentrée littéraire imaginaire de Bifrost, tu as chroniqué un roman inexistant, une uchronie basée sur le décès prématuré de Miles Davis et son remplacement par Clifford Brown. As-tu l’intention de l’écrire ?

Non, certainement pas. C’est une idée qui me trottait dans la tête depuis un moment, parce que les amateurs de jazz et d’uchronie peuvent effectivement s’amuser à essayer de deviner ce que serait le jazz si Clifford Brown avait vécu et si Miles Davis s’était tué, au lieu de l’inverse dans notre monde. Cela dit, ça intéresserait bien peu de gens et, surtout, ça me demanderait un travail monumental. Une analyse musicale de l’œuvre des deux trompettistes à laquelle je n’ai guère envie de me livrer, d’autant qu’à mon avis, j’en serais bien incapable. Il m’a donc paru plus sage de me soulager de cette idée dans une fausse critique de deux pages.

rocknwrite-pagel-lavieasesreves.jpgDans ton recueil La vie à ses rêves se trouve une nouvelle figurant Elvis Presley, La Route de Memphis. N'as-tu jamais eu l'envie d'écrire une biographie d'un musicien ou d'un groupe, fictif ou non, comme l'ont fait Jean-Marc Ligny avec La Mort peut danser et Dead Can Dance, et Fabrice Colin avec Big Fan et Radiohead ?

Pas par principe, non. Si jamais je trouvais une idée nécessitant un musicien (ou un groupe) comme personnage principal, pourquoi pas ? Mais je ne chercherai pas l'idée pour le plaisir de mettre le musicien en scène. J'ai fait ça une fois, à dire vrai, dans un très vieux texte qui s'appelle Les Rêves secrets des araignées martiennes. Un des personnages principaux était inspiré du David Bowie de l'époque Ziggy Stardust. Cela dit, ç'a été publié dans un fanzine tiré à quelques dizaines d'exemplaires (au mieux) et jamais republié depuis. Il est d'ailleurs probable que ça ne mérite pas plus car je fais partie des auteurs qui apprennent leur métier lentement et, à l'époque, je n'avais pas encore appris grand-chose.

Enfin, quel album figure au sommet de ton panthéon personnel ?

Un seul ? Abbey Road.

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