Depuis deux jours, ma cabane est connectée à internet. J’ai acheté un rouleau de cent mètres d’un câble à six conducteurs, haut de gamme. Du matériel prévu pour fonctionner en "milieu industriel" avec un super blindage. Évidemment, ça coûte la peau des fesses. Mais ça a fonctionné au premier essai, avec un assez bon débit. Le câble part de l’atelier de mon frère (dans l’ancienne maison de mes grands-parents maternels), là où se trouve le modem. Il traverse les murs de sa cuisine, court le long du mur principal d’un chais (adossé à la maison de mes parents), traverse d’autres murs pour ramper sous la toiture d’une ancienne souillarde, émerge en plein air et contourne un pêcher (bien mal placé, le bougre étant venu là où il a voulu, mais ses pêches sont tellement bonnes !), rejoint une autre maison (où vivaient mes grands-parents paternels) qu’il longe en se planquant sous le rebord de la gouttière, file vers ma cabane en s’appuyant sur un poteau en bois et le tronc d’un mimosas mort de froid en février, traverse la cloison et arrive en pendouillant jusqu’à mon bureau. Bon, je reconnais que c’est un peu compliqué. Mais c’est la campagne… Toute une expédition. Alors voilà, en sus de l’électricité (qui emprunte un circuit comparable) j’ai désormais internet. Chic planète. Comment faisait-il, avant ? Eh bien, il squattait ! J’allais le matin jeter un œil sur mes mails et éventuellement sur les bricoles vendues dans ma petite boutique eBay. Puis, tout au long de la journée, dans ma cabane, je notais sur un calepin – au fur et à mesure – ce qu’il fallait que je cherche (ou vérifie) sur internet, dans le cadre de mon travail pour la Maison d’Ailleurs ou dans celui de mes recherches personnelles, les trucs à acheter (billets de train, documentation, etc.), ainsi que les mails que je devais envoyer ; et je copiais sur une clef USB ce que je devais mettre en ligne (par exemple les petites considérations de l’homme des bois). En fin de journée, je repartais pour ma seconde séance de squat, le calepin dans une poche, la clef USB dans l’autre. Par temps de pluie et de froid, pas glop ! Ceci expliquant cela, il ne m’était pas toujours possible de répondre par retour aux mails, et j’avais tendance à mettre mon blog en ligne de temps en temps, par paquets. Avoir internet à demeure devrait initier d’autres pratiques, d’autres habitudes. C’est assez incroyable comme le simple fait de pouvoir jeter un œil à ses mails à n’importe quel moment, ou d’être à même de consulter Wikipédia "à chaud", contribue de manière très efficace à se sentir moins isolé. En même temps, cela met en évidence une énorme contradiction comportementale. Un accès permanent à internet est-il conciliable avec un mode de vie nourri à la fois par une pratique écologique au quotidien et une éthique d’inspiration bouddhiste, adaptée au contexte occidental. En clair : la méditation ne serait-elle pas soluble dans l’internet ? (hum… non, ce n’est pas très clair !). Je ressens confusément cela : c’est l’isolement volontaire (et spartiate) dans lequel je vis, le silence, la pratique régulière d’une forme de méditation de pleine conscience, qui me donnent – à l’occasion – cette formidable sensation/certitude d’être connecté à l’ensemble des formes de vie (de conscience) dans lequel je baigne. Je me sens parfois prodigieusement présent au monde – formidablement connecté – simple parcelle de conscience d’un grand tout. Je vis alors ce qui, peut-être, est un instant d’Eveil. Le revers, la dégringolade au retour de cet instant fugace, ce qui parfois prend la suite… c’est une sensation d’abandon, d’effacement, de solitude imposée et non plus d’un isolement choisi. Internet fonctionne à l’inverse : c’est un brouhaha qui vous saisit, vous emporte, vous connecte… mais quelque chose me dit qu’être connecté n’est pas, loin de là, la meilleure manière d’être au monde, en partage. Je suis un peu perdu. Cette connexion permanente à l’internet sera ce que je serai capable d’en faire.