Scherzo sanguinoso

Ferenc Bohr – Anakraon – septembre 2012 (roman inédit - 238 pp. GdF. 18 €)
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C’est un mini-séisme que viennent de provoquer les éditions Anakraon pour cette rentrée littéraire 2012. On leur devait déjà la réédition complète du cycle de Ferenc Bohr, Le Rêve arborescent, en 2008, soit deux ans après la mort de l’auteur. Avec cette édition, qui incluait le neuvième et dernier volume du cycle (« Abyme du rêve ») jamais publié auparavant, on pensait avoir achevé le tour de l’œuvre romanesque de Bohr. C’est dire la surprise qu’a créée la parution de ce nouvel opus dont on ignorait l’existence. D’autant qu’on ne peut dire de façon précise quand il a été conçu ni réalisé. La maturité du style exclut qu’il s’agisse d’un roman de jeunesse exhumé d’un tiroir. Il semblerait plutôt que Bohr l’ait écrit sur une période de temps assez longue, en y consacrant quelques mois entre la rédaction de deux volumes de son cycle — encore qu’aucun document ne vienne confirmer cette hypothèse.

De quoi s’agit-il ? D’une histoire de musique et de vampires, comme le laisse deviner le titre, mais abordée d’une manière qui ne laisse aucun doute sur l’identité de son auteur. Elle est avant tout centrée sur la passion qui unit deux hommes, dont l’un vit au XXIe siècle et l’autre au XIXe. Le premier, Aurélien, est un étudiant du Conservatoire qui se prépare à une carrière de hautboïste. Le second est son compositeur préféré, le Russe Sergueï Piotrilev, né en 1840. Un soir, à l’Opéra, en assistant à une représentation du ballet Ondine dudit Sergueï, Aurélien est frappé par le ton déchirant du leitmotiv qui représente l’héroïne, un appel désespéré énoncé par le hautbois. Le choc est tel qu’il perd conscience durant un bref instant. Mais cet instant, qui a la densité temporelle d’un rêve, le propulse en 1875 dans la demeure de Piotrilev.

Là, il découvre le compositeur en état de choc. Le malheureux, transformé depuis peu en vampire, vient de saigner à mort un jeune moujik. Et ce premier crime, s’il apaisé sa soif de sang, l’a en même temps glacé d’horreur. C’est son cri de désespoir qui a fait franchir à Aurélien la barrière des siècles. Entre le musicien voué au meurtre et ce visiteur du futur qui lui voue une totale admiration, s’installe alors un dialogue passionné, où le plus jeune va essayer d’aider son aîné à surmonter sa malédiction — au risque de découvrir le lien dangereux qui les unit.

Le roman se développe donc sur plusieurs époques (la fin du XIXe siècle en Russie, les années vingt en Italie, les années cinquante à New York, les années quatre-vingt en Californie) avec des retours périodiques au Paris actuel. Si Piotrilev est devenu immortel, sa métamorphose a mis à mal son génie créateur et il ne survit, au fil des décennies, qu’en tant qu’instrumentiste. Et si Aurélien s’emploie à comprendre pourquoi, et comment y remédier, ses propres voyages temporels ne le laissent pas indemne : dans le passé, il n’est pas totalement incarné, et il n’y ramène que de vagues souvenirs de ce XXIe siècle d’où il vient.

Le monde des vampires apparaît ici comme une société secrète, survivant avec ses propres lois à travers siècles et pays à l’insu de l’humanité, et tirant le meilleur parti de son statut de légende. Au fil du temps, Piotrilev est escorté par deux de ses semblables : la très belle comtesse italienne Verena del Mare, responsable de sa métamorphose ; et son garde du corps, Karnak, un ancien lutteur de foire, qu’il a lui-même transformé. L’une devient une star de cinéma, l’autre un catcheur redoutable. Tous trois, cependant, doivent simuler de loin en loin leur propre mort pour renaître ailleurs, sous une autre identité, et entamer une nouvelle carrière. Pendant la guerre de 14, on suit Piotrilev sur les champs de bataille, où il s’abreuve avec une douloureuse pitié du sang des mourants. Les années vingt montrent Verena, devenue star du muet, dans sa luxueuse résidence du lac de Côme où elle organise des orgies sanglantes. Les années quatre-vingt font de Karnak une superstar du catch, qui n’hésite pas à planter ses crocs dans le cou des adversaires. Mais si tous deux restent fidèles à Piotrilev, ils ne se supportent qu’avec peine et apprécient encore moins les visites d’Aurélien — cet humain du futur, trop peu incarné pour qu’ils le saignent comme ils le voudraient.

Dans Scherzo sanguinoso, on retrouve la plupart des thèmes familiers de l’auteur : les amours entre hommes, le goût de la cruauté, le problème de la différence, l’art et la création artistique, le rêve d’une existence post mortem. Les conflits des personnages entre eux et avec le monde qui les entoure créent une tension dramatique constante. Comme à l’accoutumée, son écriture, à la fois poétique et rigoureuse, suit au plus près leurs états d’âme, avec de fréquents recours au discours intérieur où leur folie peut s’exprimer sans retenue. Ses admirateurs seront comblés.

Quant aux autres, ce lectorat plus vaste que — malgré nombre de prix — Ferenc Bohr n’est jamais parvenu à attirer à lui, ce qui, à la fin de sa vie, lui faisait dire avec un sourire amer qu’il était un auteur de « worst-sellers », espérons que ce roman relevant d’un thème à la mode (le vampirisme) effacera cette malédiction et lui apportera enfin la renommée qu’il mérite — fût-ce à titre posthume.

Francis Berthelot

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Fragments of a butterfly’s dream

Kate Bush – Cellapress - avril 2011 (roman inédit – 120 pp. GdF. £17)
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Il aura fallu plus de trois décennies pour que Kate Bush décide de livrer à ses fans ce qui pourrait bien être une clé dans le décryptage de sa méthode de travail. C’est à l’initiative de son frère, le poète John Carder Bush (dont le livre, The Cellar Gang, a été publié de la même façon), qu’elle plante, pour la première fois, une lance dans le flanc dans la prose. Mais ces mots ne peuvent, et ne doivent, restituer la portée et la teneur fondamentale d’un ouvrage devenu essentiel à tout étudiant sérieux de la pratique poétique.

Stupéfiant de grâce, Fragments of a butterfly’s dream est un cahier d’exercices quotidiens, mis en forme suivant la courbe d’un vol de papillon, un matin d’été. Ce que raconte ce modeste ouvrage n’a finalement que peu d’importance, on serait bien en peine d’y trouver quoi que ce soit permettant d’établir une narration linéaire. Il s’agirait plutôt d’une tentative de description d’une nature rebelle, enceinte d’elle-même, qui accouche, par scissiparité, de son propre ventre. Au fil des courants de vent, des émergences, on y lit, en filigrane, une théorie de la construction mythique, vu du point de vue d’une femme totale. On pense à Robert Graves, bien sûr, malgré ses dénonciations d’un mythe issu des pulsions humaines — mais c’est en délaissant Jung qu’elle retrouve des impulsions primitives qui, à l’évidence, baignent son monde créatif depuis toujours. Ce texte, tout entier consacré à l’étude d’un art vivant, est au cœur d’une approche à la fois très ancienne et totalement moderne, l’érection des ponts entre des motifs disparates. Au cours de ce voyage minuscule, qui compose au battement des ailes un monde aérien où toutes les senteurs, tous les déplacements, sont autant de moments pour considérer l’apparition et la disparition de la joie, le lecteur découvrira une forme de méditation, presque un recueillement — il s’agit d’un livre totalement, irrémédiablement spirituel. Ses traces, les vestiges, les ruines d’une idée en devenir — que le papillon meurt inexorablement dans son ascension vers le soleil, et que son rêve d’images devient le papillon suivant — guident la lecture aussi aisément que la main dans un champ de coquelicots — une fleur au cœur même de l’odyssée. Pulvérisant les clichés de l’écriture naturaliste, Kate Bush rend tout absolument magique. L’hermétisme devient, dès lors, une fin en soit, un passage admis, détruit de l’intérieur par une volonté intime de crever les cocons. Les mots, les phrases n’ont plus besoin d’exister — seul compte l’effet produit par la trajectoire.

Formellement, on est ici très proche des premiers textes de Kate, des entrelacs de pulsions sexuelles et d’éveils à la réalité fondamentale, brutale, d’un monde naturel en spirale. Kate Bush n’ayant accordé aucune interview sur le sujet, et son livre restant très confidentiel (500 exemplaires à compte d’auteur, vendus en moins de 24h via le site de son frère), l’amateur se posera la question de son ancienneté. Peut-être était-elle là depuis toujours, cachée, mot après mot, dans les recoins de toutes ces chansons, autant de mystères que de notes déliées. Peut-être est-ce l’esquisse d’un compagnon. Fragments of a butterfly’s dream serait un journal intime transformé en pure quintessence, ou le contraire. Incapable de trouver les mots pour exprimer la force et la puissance de cette vision pastorale, comme une vague vivante dans l’âme d’une femme aux flamboyants égarements, elle aurait distillé le nectar au cours d’une carrière exemplaire, dont, enfin, elle collecterait le fruit : une seule et même note, tendue jusqu’à la rupture, dont les échos créent les subtiles transformations.

Cette pratique de la glisse, la grâce entre deux mondes, entre deux mots, deux traits, est la preuve que le larsen, quand il est tenu par la vibration de l’âme, est la plus belle des expressions.

David Calvo

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L’automne sera kyligt

Focus sur la SF scandinave chez Gaïa

1. Maelström – Saga Aspholm – Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit du suédois par Marie-Aude Matignon – 848 pp. GdF. 32 €)
2. Kverkfjöll – Solveig Gunnarsdóttir– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit de l’islandais par Louise Soccal – 302 pp. GdF. 21 €)
3. Les Étoiles borgnes – Kolbrún Ragnasdóttir– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit de l’islandais par Agathe Jones – 386 pp. GdF. 23 €)
4. Partitions : anicroches– Kjesti Pedersen– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit du norvégien par Selma Hélius – 432 pp. GdF. 24 €)
5. Les chats font bien des chiens – Anne Ries Lund– Éditions Gaïa – septembre 2012 (roman inédit traduit du danois par Marie-Rose Casola – 448 pp. GdF. 25 €)

Si vous croyez que les auteurs scandinaves se relaient nuit et jour pour pondre à la chaîne de sombres polars socialement malsains, ne lisez pas cette chronique : votre monde s’écroulera.

En revanche, si votre curiosité est un vilain défaut — et si la présence des mots « fjord » et « défibrillateur » dans la même phrase ne vous fait pas peur — réjouissez-vous !

Cette automne, nos lointains voisins investissent en force un autre genre : la science-fiction. J’en tiens pour preuve la rentrée littéraire de Gaïa, qui nous propose cinq inédits. Rien de moins. Maelström, de Saga Aspholm, Kverkfjöll, de Solveig Gunnarsdóttir, Les Étoiles borgnes, de Kolbrún Ragnasdóttir, Partitions : anicroches, de Kjesti Pedersen et l’inclassable Les chats font bien des chiens, de Anne Ries Lund.

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Dans son Maelström, la Suédoise Aspholm relate les mésaventures grotesques d’une équipe de colons spatiaux à la conquête du Pôle. Le postulat de base est simple : il y a fort longtemps, une poignée d’hommes a quitté notre Pachamama devenue inhabitable. À la recherche d’un plan B, ils errent depuis plusieurs générations à bord du navire-monde Ararat. Loin de proposer une expérience utopiste, l’arche de Noé multiculturelle essuie trois guerres et deux révoltes, survit à deux holocaustes et échappe de peu à l’autodestruction… Tout ça avant que débute notre histoire ! L’Ararat se faisant vieux, chaque nouvelle planète suscite son lot de convoitises, au grand dam des partisans de l’immobilisme, qui falsifient les données techniques, chroniques d’un naufrage annoncé. La Cellule, un conseil de technocrates jouant les dictateurs mal éclairés, tente de réguler l’avidité des colons en attribuant un territoire à chaque groupe. Au terme de sessions houleuses durant plusieurs mois, les Scandinaves héritent invariablement du Pôle nord… Mais encore faut-il y planter son drapeau ! Tel un Candideénervé frisant le western spaghetti, Maelström ne nous ménage pas. Luttes de pouvoir sclérosantes ; néonéonéocapitalisme déliquescent ; religions viciées ; technologies déficientes ; maladies bizarres ; nationalismes exacerbés ; poulpes… Tout y passe.

Plus sérieusement, Kverkfjöll, rédigé de main de maître par la journaliste islandaise Solveig Gunnarsdóttir, nous confronte à une terrible éruption volcanique mettant en péril la survie de l’humanité. Gunnarsdóttir ne se contente pas de maîtriser parfaitement le sujet. Son style sec et analytique nous immerge dans une Apocalypse obscure et crasseuse. Oppressant. Convainquant. Naturaliste. Une Guerre des mondes râpeuse et misanthrope.

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Les Étoiles borgnes, de sa compatriote Kolbrún Ragnasdóttir, et Partitions : anicroches, de la Norvégienne Kjesti Pedersen explorent deux thèmes ambivalents : l’obscurantisme scientifique et les limites de l’évolution humaine. Ces jeunes auteures ont en commun une formation scientifique et un pessimisme qui tient de la forme de style. Deux récits parfois maladroits, un peu trop techniques par moments, mais qui ne laissent pas indifférents.

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Prolifique, la Danoise Anne Ries Lund, âgée de 96 ans, a perpétré 75 romans. Les chats font bien des chiens est sa première (et seule) œuvre traduite. C’est infiniment regrettable ! Autour du thème rebattu de la génétique — il n’y a rien de mal à rebattre, surtout quand on maîtrise le marteau et l’enclume aussi bien que Lund — l’auteur nous assène un flic parano obsédé par les piqûres d’abeilles et amoureux d’un apiculteur ; une oie migratrice aux prises avec les avances d’un pigeon nommé Claude ; une petite fille beaucoup trop douée pour les mots croisés ; les pensionnaires d’une maison de retraite en goguette sur les fjords… Un OVNI jouissif qui échappe à toute chronique. J’en suis réduite à paraphraser les Éditions Gaïa : lisez-le, c’est très bien.

Sur ce, hej då ! Ha det bra ! Farvel ! Bless !

luvan, à Bláskógabyggd, pour Bifrost

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Les Temps ultramodernes

Kelrigo Corégone – Au Diable Vauvert – septembre 2012 (roman inédit – 600 pp. GdF. 25 €)

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Il existe de nombreuses sortes d’uchronies : les classiques, se fondant sur un événement historique qui s’est — ou ne s’est pas — produit, l’issue d’une guerre ou le sort d’un conquérant. Les moins classiques, comme Rêves de gloire de Roland Wagner, qui multiplie les points de divergence. Et celles qui mélangent histoires réelle et romanesque. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient Les Temps ultramodernes. Publier une uchronie atypique pour la rentrée littéraire est un pari osé, surtout dans cette période difficile pour le milieu du livre. Mais les paris ne font-ils pas partie de la politique de la maison d’édition Au Diable Vauvert ? Pour ce roman de six cents pages, dont l’action se déroule en 1925, Kelrigo Corégone a puisé à deux sources : Les Premiers hommes dans la Lune de H.G. Wells paru en 1901, et le diptyque martien de Gustave Le Rouge, publié moins de dix ans plus tard.

Le point de départ, tiré de l’imagination du fondateur de la science-fiction moderne, est simple : d’importants gisements de cavorite, un minerai dont la propriété est d’annuler la gravité, ont été découverts en Amérique du Sud en 1890, ouvrant aussitôt la voie à l’ère aérienne, puis spatiale. Corégone précise la place de ses deux constituants dans la table des éléments de Mendeleïev… même si l’on trouve des interprétations moins orthodoxes de sa nature. Ainsi, pour un fakir, « ce métal — il ignorait ce que le mot “alliage” signifiait — résonnait en permanence, comme une cloche frappée par un marteau. Et la musique inaudible car trop subtile qui en sortait plaisait tant aux mille oreilles du Bouddha que celui-ci, en récompense, le délivrait de son poids ». Pur, le minerai de cavorite est argenté, et diffuse une saveur vinaigrée sur la langue.

Quelques années après la découverte du fabuleux métal, des paquebots aériens transocéaniques et transcontinentaux sillonnent le monde ; on construit de nouvelles tour Eiffel servant de port d’attache dans toutes les capitales européennes, qui abritent de monumentales succursales des Galeries Lafayette. Des astrogares fleurissent, évoquant d’« immenses vaisseaux d’acier et de verre, capturés par des toiles d’araignée, dont l’éclairage était si gai, si brillant qu’il rappelait celui des grands cafés des boulevards parisiens. » Armant le béton, la cavorite permet également la construction d’immeubles de dix kilomètres de haut. Quant aux automobiles, elles lévitent à quelques centimètres du sol (car si « le pneu Michelin boit l’obstacle, la cavorite le survole »), et les lignes d’aérobus se multiplient. Le marché de la cavorite génère ses objets quotidiens — et même ses contrefaçons : « Tous ces objets ne sont bien entendu pas constitués d’alliage au cavorium», explique un douanier armé d’un maillet, « il s’agit de formes en mousse plongées dans un bain galvanoplastique ; une fine couche de métal s’y dépose, de sorte que les gogos croient qu’elles sont tout entières en métal à la cavorite. Un simple coup suffit à les cabosser et révéler la supercherie. »

Bref, c’est le monde entier qui se trouve bouleversé… mais pas seulement : l’espace aussi, car dès 1900, les premiers astronefs atteignent Mars et Vénus. Et ce que découvrent les explorateurs, c’est non pas la Barsoom de John Carter, mais la Mars de Le Rouge, peuplée d’erloors au corps maigre et aux ailes de chauve-souris… mais, ici, bien moins vindicatifs. Sitôt débarqués, les colons se dépêchent de réduire en esclavage ces « sauvages ».

On pourrait voir dans cette épopée une nostalgie sous-jacente pour un passé historique que l’on voudrait sans tache ; nul doute que certains lecteurs refuseront de gratter le vernis craquelé et terni de l’entre-deux-guerres. Cependant, la description crue de la « course à Mars » et des implantations humaines, qui s’oppose à l’image officielle savamment entretenue, ne laisse guère de doutes sur les intentions de l’auteur.

Un mot s’impose sur ces colons, qui offrent un contraste frappant avec ceux qui peuplent la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson. Ici, l’humanité des frontières est bien moins reluisante, mais, au moins, plus réaliste : ce sont de simples opportunistes, des pilleurs assistés par l’armée de la République, réduisant sans scrupule aucun les sauvages à l’asservissement. Quant aux tribus récalcitrantes, elles sont décimées à la mitrailleuse du haut du ciel. Caricatural, vraiment ? « Mars est le sauveur des colons spoliés par la suppression de la traite et l’interdiction de l’esclavage », analyse Pierre, le héros. « Pour eux, passe encore qu’un nègre soit considéré comme un être humain ; mais un erloor… Et pourquoi pas lui faire porter l’habit noir et la redingote, pendant que vous y êtes ? m’a dit l’un d’eux. — Une colonie, c’est un débouché », lui rétorque son interlocuteur, membre de l’une des nombreuses ligues colonialistes : « Jules Ferry n’a pas dit autre chose, et plus jamais nous ne connaîtrons le marasme des années 1875-95. »

Et, de fait, Mars se révèle un pays de Cocagne quand on y découvre d’immenses gisements de cavorite ; si nombreux que les erloors en ont les os tout imprégnés, ce qui leur permet de voler, littéralement.

Au chapitre des préjugés, les Allemands ne sont pas en reste, et déjà, Nietzsche est invoqué bien malgré lui par des individus qui voient dans les Martiens et autres « races à venir » autant d’espèces dégénérées qu’il est juste de dominer. Même son de cloche chez les Anglais qui, eux, préfèrent citer Darwin… Il ne viendra à personne d’imaginer que les ruines de temples martiens, incrustés de pierres précieuses aussitôt pillées, aient pu être l’œuvre des erloors de jadis. « Allons, soyons sérieux ! Ils sont trop bêtes », résume le gouverneur général de la Tharsis française. L’auteur fournira d’ailleurs un récit de colonisation tiré du Petit journal ou de L’Illustration ; l’explorateur y est comme toujours courageux, gardien du bon ordre des choses, aux prises avec le pôle Sud (ultime point du globe inaccessible, conquis en 1902 grâce à la cavorite) ou les planètes intérieures livrées à la barbarie. Le Martien s’y montre ignare et superstitieux, stupide mais souvent brave. Ainsi, quand des erloors évangélisés font état d’une apparition de la Vierge sur Olympus Mons et qu’une « cathédrale pressurisée » y est bâtie, Pierre ne peut s’empêcher de s’esclaffer : « Une apparition ! Il n’y a que les Martiens et les Italiens les plus arriérés pour croire à cela. »

Comme on s’en doute, cette nouvelle Révolution industrielle bouleverse l’Histoire : en 1925, les empires centraux de l’Europe n’en finissent pas d’agoniser, tandis que la France, l’Angleterre et la Russie, talonnés par une Allemagne isolée, prospèrent. La Première Guerre mondiale n’a pas eu lieu, et la France continue d’essayer de « faire payer l’Allemagne » afin d’oublier la défaite de 1870.

Il règne en tout cas cette pesanteur amidonnée du siècle mécaniste qui ne s’est jamais vraiment achevé. Prolongé par la démultiplication de puissance induite par la cavorite, le vingtième siècle se contente le plus souvent d’amplifier les tares du précédent. « Pour Drumont, un Juif ne vaut pas mieux qu’un Martien… et vice-versa », gouaille un journaliste. Face à la devise des futuristes — plus haut, plus vite, plus loin — devenue le crédo de l’Occident en ce premier quart de vingtième siècle, les antiprogressistes tel Paul Claudel se lamentent : « La cavorite consume notre passé à la vitesse d’une locomotive en surchauffe ». Mais le tissu trop usé de ce dix-neuvième siècle craque de toutes parts, malgré le flot d’argent et de ressources offert par un système colonial à son apogée.

C’est dans ce contexte, mêlant un patriotisme de guerre froide et une fébrilité de guerre économique, qu’apparaît Pierre. Au cours de son périple, notre héros rencontrera ces personnages historiques qui font le sel du récit uchronique ; ainsi que d’autres, inventés de toutes pièces, telle cette suffragette communiste, cet agent double belge, ce médecin qui tentera en vain de faire éclater le scandale de la toxicité du cavorium et finira assassiné, ou ce fonctionnaire de police en poste à Guéret, soudainement muté sur Mars…

Pierre représente quant à lui une espèce disparue, emblématique d’une époque : celle du scientifique conscient de ses responsabilités, qui aspire à devenir une figure morale. « Où sont-ils, ces hommes étonnants qui domestiquent la nature, comprennent la logique de la matière et du vivant ? Partout c’est le règne des trafiquants, des industrieux et des politiques. » Enfant, Pierre a visité le palais de l’électricité à l’Exposition universelle, tout inondé de lumière — pareille à celle de la science pure et désintéressée, source intarissable de progrès par lequel elle allège les maux de l’humanité. Un idéal que va tâcher de poursuivre Pierre… idéal qui va être mis à rude épreuve, dans un système solaire livré sans retenue à l’industrie.

C’est dans un paquebot spatial que Pierre, dépêché sur Mars pour recenser les terrains cavorigènes, rencontre Marie Curie, codécouvreuse des propriétés du cavorium. Celle-ci se rend sur Mars afin d’étudier comment l’organisme des erloors supporte la cavorite. Mais au beau milieu du voyage, tous les deux sauvent un journaliste du Matin tombé dans un guet-apens, dans les tréfonds du pont des troisième classe. Avant de succomber, l’homme leur révèle qu’il soupçonne une compagnie d’extraction de cavorite d’édifier des camps de concentration où les Martiens sont brûlés dans de grands fours crématoires afin de récupérer la cavorite de leurs os. Pierre ne parvient pas à y croire.

Un détour par les vaisseaux spatiaux s’impose.

Les astronefs fonctionnent grâce à des moteurs Rolls-Royce à spires de cuivre-cavorite. On trouve des ferries Terre-Lune, et de grands liners Terre-Mars et Terre-Vénus. (L’auteur évoque des opposants politiques déportés sur Miranda, la « Sibérie jupitérienne », par le vaisseau Aelita, de même que des mines d’aluminium sur Mercure, mais on n’en saura hélas guère plus là-dessus.) Pour les longs trajets, l’auteur détaille quelques-uns des instruments de navigation, comme cette radio hyperéthérodyne, ou cette machine arithmétique à seize chiffres dont les programmes sont contenus dans des disques de gramophone en ébonite…

Le vaisseau spatial français où voyagent nos héros, dont toute la ligne ne semble qu’une seule courbe ininterrompue, vaut à lui seul le détour avec ses pendules ornementales vissées aux murs, ses cabines aux compositions du tout nouvel Art déco plein de sinuosités. On trouve même, dans une cabine de première classe, un aquarium où s’ébat un serpent bicéphale martien. Sans surprise, on l’a baptisé du nom d’un maréchal d’Empire ; les astronefs allemands, quant à eux, s’affublent d’un Parsifal ou d’un plus banal Guillaume II ; et sur les vaisseaux anglais, les pendules restent obstinément réglées sur l’heure de Greenwich. Le parallèle avec la réalité des croisières en paquebot est frappant, quand l’auteur écrit : « Il existait même un petit journal imprimé, avec le discours du capitaine, les menus servis et le programme des distractions proposées durant la traversée, des charades et des énigmes, les photographies de personnalités prises à bord, ainsi qu’une page sur les événements interplanétaires ». Pour les spectacles se produisent orchestres et célébrités : Sacha et Lucien Guitry (excusez du peu) offrent ainsi une pièce en duo, entre un film allemand, Le Tombeau martien, joué par la compagnie Emelka et mis en scène par Franz Osten, et un récital des Sons of Genuine Negro Spirituals accompagnés par un ætherophon…

Kelrigo Corégone a adapté son vocabulaire à certaines réalités : le mal de l’espace est qualifié d’« hystérie de l’éther », et les astrophysiciens spéculent sur l’existence de « puits obscurs », gigantesques masses d’anticavorite pure agissant comme des trous noirs. Car c’est peut-être la plus grande originalité de cette uchronie que de développer une physique alternative, troublante dans sa parfaite cohérence.

Au cours de son périple sur Mars, Pierre rencontre Étienne-Jules Marey, cinéaste parti capturer sur pellicule la faune martienne. Le vieil homme aide Pierre à filmer les camps de concentration d’erloors — car ils existent. Pourchassés, ils trouvent refuge sur le yacht spatial d’un lord britannique aussi millionnaire qu’excentrique (comme de bien entendu) : « C’était un officier à la retraite qui ne se nourrissait que de foie de roomboo et de biscuits à la figue trempés dans du thé. Sa crinière grisonnante s’ébouriffait jusqu’à des favoris et des sourcils fournis, perpétuellement froncés. Il était à moitié irlandais et par conséquent francophile, mais n’en restait pas moins un fidèle sujet de Sa Gracieuse Majesté. Il vivait dans son yacht spatial décoré à l’indienne, c’est-à-dire dans le kitsch le plus éhonté. » Lorsque Pierre se confie à l’aristocrate, celui-ci leur avoue la raison de son voyage clandestin : récupérer des informations livrées par Marie Curie. Elle et d’autres scientifiques — dont Albert Einstein, Paul Langevin, Niels Bohr et le tout jeune Louis de Broglie – suspectent en effet que l’utilisation abusive de la cavorite élime la trame même de l’espace-temps. Bientôt elle craquera, et c’est tout le système solaire qui se transformera en « puits obscur ». Le groupe informel se retrouve sur la face cachée de la Lune, et pour eux se dessine une mission : révéler la situation à la face de l’univers. Mais que peut une poignée de savants, face aux intérêts des puissances interplanétaires ? Alors que des phénomènes inquiétants surviennent aux confins du système solaire, ils savent que le temps, désormais, est compté pour l’humanité.

On le devine, cette vaste fresque est d’abord un prétexte à voyager à travers l’histoire des sciences et des techniques : le lecteur voit s’allumer les premières ampoules, fonctionner des ordinateurs préhistoriques, s’élever dans les airs des paquebots plaqués de cavorite… Il assiste à la dissection d’une bête martienne par Jean-Baptiste Charcot, à une séance d’hypnose ratée par Freud, à une partie de cricket dans la gravité réduite de la planète rouge…

Mais au-delà de ces images d’Épinal sublimées, Les Temps ultramodernes est une de ces expériences de pensée qui font le bonheur de la science-fiction : la création d’une économie-monde fondée sur une ressource inédite et ses répercussions politiques, sociales et même philosophiques sur la civilisation moderne. Et nous voyons des fortunes-éclairs s’établir en direct, des dynasties émerger, pendant que des empires implosent et que la frénésie du présent pousse des nations entières à oublier leurs valeurs fondatrices pour partir à la dérive, telles des îles de cavorite.

C’est également, et peut-être surtout, une réflexion sur le colonialisme. Si Pierre rencontre un instituteur franc-maçon ayant fait foi d’enseigner aux esclaves erloors l’écriture et le calcul, et désireux d’apprendre leur culture, l’immense majorité des colons se contente d’exploiter des territoires obtenus au prix d’un génocide. L’esprit colonial est implacablement disséqué par l’auteur. Et le lecteur ne peut qu’aspirer à la libération des erloors opprimés, tant paraissent obscènes l’étalage sans vergogne des richesses, le mépris vis-à-vis des autochtones et la bêtise arrogante des colons. On regrette en passant que cet état d’esprit ait été si peu traité dans notre cinéma et notre littérature, preuve que tous les comptes n’ont pas été réglés avec l’Histoire, la vraie… (on songe tout de même au magnifique La Victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud).

Au-delà de la métaphore, Les Temps ultramodernes figure parmi les uchronies à l’univers suffisamment vaste et puissant pour constituer non une histoire alternative, mais une histoire tout court.

Laurent Genefort