Comme promis – tant pis ! – l’Homme des Bois est de retour dans ses bois. Il y a quelques mois, j’avais noté dans ce blog le décès claironné sur tous les médias de je ne sais plus quelle chanteuse – dont je n’avais jamais entendu parler mais qui, honte sur moi, avait (aurait) été, de son vivant, la plus grande chanteuse de tous les temps. Ou peu s’en faut. C’est dire la place qu’elle va sans doute occuper, post mortem, au panthéon de notre moderne mythologie occidentale. Et puis un des lecteurs de ce blog, avait posté un commentaire sur une certaine Amy Winehouse, également disparue, également plus grande chanteuse de tous les temps, également inconnue de l’ignare congénital auquel vous allez finir, à ce rythme insensé, par m’identifier. Zut, alors. Mais il n’est jamais trop tard pour se cultiver : ce soir, deux des chaînes parmi les plus insignifiantes de la TNT – Direct Star et France Ô, cette dernière appartenant au Service Public – nous proposent une grande soirée (donc deux, de par le fait, mais conjointement, vous me suivez ?) consacrée à Amy Winehouse. Déjà, sur les petites photos publiées par Télé 7 Jours (j’ai eu une offre d’abonnement à l’essai pendant trois mois, quasiment pour rien), la pauvre a l’air d’une demie-cintrée – un peu comme une lame de lambris qu’on aurait laissé appuyée contre un mur, de travers, sous la pluie (on voit là quelles sont mes actuelles préoccupations). Erreur. A peine la télé allumée, on s’aperçoit qu’il ne faut pas juger sur les apparences. Cette fille n’était pas juste restée sous la pluie, un peu, vaguement, comme tout le monde – clairement, elle habitait sous la pluie ; si ça avait une lame de lambris, il aurait été strictement impossible de la clouer, si vous voyez ce que je veux dire. Ce qui, après tout, était bien son droit – on habite où on peut – et certainement pas un critère artistique, du moins de mon point de vue. J’entends par là que, contrairement à la plupart des critiques, je n’ai aucun a-priori positif envers un artiste alcoolique, junk et sexuellement déviant. Juste, je m’en fous. Que le cas d’Amy Winehouse ait plus que probablement relevé de la psychiatrie n’enlève rien – mais n’ajoute rien non plus – au fait que cette femme avait une putain de voix comme je ne crois pas en avoir déjà entendue par ailleurs et auparavant. Gosh ! Ça c’est sûr, elle chantait ! Il est juste dommage qu’elle chantait des choses d’un intérêt aussi mince – voire filiforme. J’ai tout de même suivi le fil (c’est le cas de le dire) de sa vie, entre compassion (pour elle) et colère (envers tous les salopards qui ne l’ont vraiment pas aidée, en premier lieu et comme d’habitude les furoncles purulents de la presse people). Par contre, les concerts… Franchement, cette espèce de soupe cuisinée façon Las Vegas et aromatisée manière La croisière s’amuse, célébrissime série télé tutoyant les sommets de l’imbécilité ordinaire, ce brouet clairet et insipide, devrais-je dire, qui se prononce "areènnebi" mais s’écrit "R & B" (il y a des apostrophes, mais les scribes journaleux ne les placent jamais au même endroit), est juste… comment dire ? Juste : rien. Un vague bruit de fond parfaitement indigent : pianiste simplet rêvant de posséder un vieux Fender Rhode mais n’ayant trouvé chez Cash Converter qu’un clavier arrangeur offert comme cadeau de Noël à un gamin l’ayant revendu de suite, batteur insignifiant dont on ne dira rien d’autre que cette insignifiance, bassiste ne s’étant jamais remis de la vision de la basse violon Hoffner de Paul McCartney, deux guitaristes abonnés à la ES335 de B.B. King mais sans savoir acheté le mode d’emploi du réglage des micros ; ah c’est sûr, c’est pas Steve Cropper à la guitare ! Il est très clair que cette déripette amibienne, sous-produit de la plus banale gastroentérite, qu’est le R ‘n’ B n’a rien – mais alors vraiment rien – à voir avec ce que les gens de ma génération, les vieux cons pour le dire rapidement, appellent Rythm’ and Blues ou parfois soul music (ce qui n’est pas tout à fait la même chose, mais on s’en fout), cette musique de l’âme autant que de la testostérone, dont le maître absolu fut Otis Redding – et qui connut, en terre de fromage blanc et en catégorie vocaliste, de nombreux émules tout à fait dignes d’intérêt comme Stevie Winwood, Joe Cocker, Eric Burdon ou Janis Joplin. Bref, Amy Winehouse s’inscrivait – ni plus ni moins – dans la version "blanche" d’une musique souvent considérée comme de tradition "noire" ; ce qui, au passage, est un autre de ces lieux communs imbéciles, les musiciens de Memphis ayant toujours pratiqué la mixité : Otis Redding enregistrait avec Booker T. et ses MG’s, et avec le pupitre de cuivres des Mar-Keys, sous la direction de Steve Cropper, l’homme à la Telecaster blanche (il aurait fallu expliquer aux guitaristes d’Amy que la ES335, c’est tout bon pour le blues, mais ça n’a pas le twang de la Telecaster, dont le ‘twang’ est une composante essentielle dans le son et le swing de cette musique). Bref, vous l’aurez deviné et l’homme des bois l’aura compris, il n’y a rien que de très normal au fait que ce dernier soit passé à côté des chansons d’Amy Winehouse sans les remarquer – tant il n’y avait rien à remarquer.