En cette après-midi de vendredi 13, j’étais en train de boire un petit café, sur le coup des seize heures, tout en y trempouillant des tranches de pain grillé, bio et complet, tartinées de confiture à la prune maison – un pot de l’an passé, car cette année les Luciens, puisqu’ainsi ai-je rebaptisé une fois pour toutes les merles du domaine, ont été plus rapides que moi pour ratiboiser le peu de prunes ayant survécu à la neige de février – lorsque, pur réflexe, j’ai allumé la radio… pour entendre une crécelle s’exclamer : « Oui, je suis capable de dépenser d’un seul coup cent quatre vingt euros rien qu’en gâteaux ! ». Whaou ! J’admire. Si, si. Etre aussi débile et s’en vanter en imitant le gloussement , si caractéristique, de la pétasse des villes, rehausse singulièrement la barre de l’obscénité radiophonique, ce qui, en ces semaines préolympiques, augure de bien belles performances sur le service public (car j’ai oublié de dire que l’idiote officiait sur France Inter). Et bien moi, je l’avoue, toute honte bue, je suis tout au plus capable de dépenser… disons quarante euros d’un seul coup (pas souvent : faut vraiment que ça soit le lundi des grandes courses alimentaires) ; et rien qu’en pas des gâteaux. Pourquoi ? Pour au moins trois raisons. La première est que si, par extraordinaire, je disposais de cent quatre vingt euros à claquer dans un commerce alimentaire, j’irais dans une BioCoop faire une razzia de céréales, légumineuses, graines à faire germer, café équitable, farines diverses et briques de soja à cuisiner : que des produits de première nécessité et à la durée de vie honorable (ce dernier détail car avec cent quatre vingt euros, j’en achèterais pour un an). La seconde raison est que, de tous les produits particulièrement infâmes mis en vente dans le circuit de la grande distribution, et vaste en est le choix, les gâteaux comptent au nombre des pires. Il suffit de jeter un œil sur la liste des ingrédients mis en œuvre. Et surtout les gâteaux industriels sont faits, entre autre, avec des œufs industriels – et les œufs industriels sont produits par des bataillons de volatiles entassées, de leur naissance à leur mort, dans des cages alignées sur des étagères superposées dans des hangars où l’air, la terre, le soleil, sont des concepts purement extraterrestres. Immobilisées les unes contre les autres, ces poules tiennent environ un an. A ce moment-là, ayant perdu toutes leurs plumes, incapables de bouger et virtuellement décérébrées, ces poules sont broyées en… nourriture pour poules. En un an de ce régime concentrationnaire, une poule produit pas loin de trois cent œufs – si on peut appeler ça des œufs. Par une aimable coïncidence, c’est à peu près le nombre d’œufs qu’un individu moyen consomme dans l’année – œufs visibles (œufs durs, œufs mimosa, œufs à la coque, omelettes) et œufs invisibles (sauces, pâtes, pâtisserie, plats cuisinés…). Chaque français est donc directement responsable, chaque année, du calvaire d’une poule, de sa naissance à sa mort. Le savoir nous rend directement coupables. Comment échapper à cette culpabilité ? Concernant les œufs visibles, il suffit d’acheter des œufs bio dont le numéro de code – inscrit sur chaque œuf vendu dans le commerce, c’est obligatoire – commence par le chiffre 0 ; à défaut acheter des œufs dont le chiffre commence par 1 : les poules qui les ont pondus n’ont pas été nourries en bio, mais elles ont été traitées "correctement", ou au minimum sans barbarie. Les œufs portant des codes commençant par 2 ou 3 ont été obtenus de manière inacceptable, la plus cruelle qui soit, au prix d’une infinie souffrance animale. Concernant les œufs invisibles, il suffit d’arrêter d’acheter des saloperies issues de l’industrie agro-alimentaires – c’est-à-dire quasiment tout ce qui n’est pas produit en bio. Et bien entendu de faire vous-même la cuisine – y compris les gâteaux : il n’y a rien de meilleur qu’un gâteau fait maison, à partager entre copains ! Enfin, à l’intention de mes lecteurs les plus attentifs qui ne manqueront pas de me faire remarquer que j’ai évoqué, en début de cette chronique, trois raisons de ne pas acheter des gâteaux industriels, force est de constater que je n’en avais – en réalité – que deux. Une manière comme une autre de compter les ceusses qui suivent. A part cela, je pars travailler à la Maison d’Ailleurs toute la semaine prochaine. Retour de l’Homme dans ses Bois le dimanche 22.