Ce matin, j’ai récolté quelques pommes de terre. Cuites à la vapeur et arrosées d’un simple filet d’huile d’olive, sur un fond de salade à couper, voilà un petit bonheur que je souhaite à tout un chacun. Et qui me donne l’occasion de répondre à Lisa qui, il y a quelques jours, me demandait un rappel sur ma "méthode" pour cultiver les patates. Quelques considérations sur le contexte général : ma philosophie, en matière d’agriculture, consiste à en faire le moins possible ; il n’est pas question de "travailler" la terre – comme on dit dans les livres – mais de laisser la nature, en particulier les vers de terre, travailler à ma place ; il n’est pas non plus question de passer du temps à désherber et encore moins à me casser le dos en faisant mes petites récoltes. Empreinte écologique minimale et Harmonie, tel est le mot d’ordre du baba-cool écolo-bouddhiste qui vous parle. Donc, pour les patates, voilà la méthode. On commence par ne rien faire : ni désherbage, ni bêchage, ni quoi que ce soit qui bousculerait le sol et dérangerait le petit monde qui y réside, des bactéries aux vers de terre. A la fin de l’été, on couvre une parcelle de sol – par exemple une zone de deux mètres sur quatre-vingt centimètres, environ – avec du carton. N’ayez pas peur d’entasser plusieurs épaisseurs. Vous maintenez le tout en place en posant sur le carton des tuiles, des cailloux, des parpaings, quelques planches, n’importe quoi qui empêche le vent de tout chambouler. Puis vous allez vous coucher. Le carton va se mouiller et vaguement bouillasser (pas trop, en fait) ; la végétation indésirable va disparaître sous le carton tandis que les vers de terre vont s’y donner rendez-vous pour, pendant des mois, bêcher le sol à votre place. Arrive le printemps. On enlève les trucs posés sur le carton (qu’on laisse, bien évidemment) et on construit autour de la zone un petit "rempart" : une ligne de parpaings (juste posés sur le sol), un treillis avec des branches de noisetier tressées (comme dans les jardins médiévaux), des vieilles planches posées sur la tranche et clouées sur des piquets (j’ai un copain couvreur qui m’apporte régulièrement des poutres, des bastaings et de la volige, qu’il récupère lorsqu’il refait à neuf des toitures). On entasse alors du compost à l’intérieur de cette zone, sur le carton et sur une dizaine de centimètres d’épaisseur – ah ben oui, il faut du compost, et pas du celui qu’on achète dans les jardineries et qui ne vaut strictement rien (à part le prix que vous le payez) mais du celui qu’on fait soi-même, avec les tontes d’herbe, les épluchages de légumes, le marc de café, la taille des haies après broyage (ou découpe fine au sécateur… mais bon, un broyeur rustique mais solide, made in Germany, qui pulvérise des branches jusqu’à 3cm de diamètre coûte moins de 100 euros sur internet). Bon. Avec l’arrivée des beaux jours, il y a toutes les chances que de la végétation spontanée (ce que les néo-ruraux appellent des "mauvaises herbes") émerge de votre compost, il suffit alors de passer un coup de râteau de temps en temps pour déterrer les indésirables et les laisser sécher en surface ; au bout d’un moment, on dira que votre planche (on nomme ainsi la zone que vous allez cultiver) est raisonnablement débarrassée de toute végétation crapoteuse. Le calendrier qui suit est le mien – on peut faire autrement (en particulier démarrer plus tôt). 20 avril (soit environ un mois après le début du printemps): planter les patates germées ; il suffit d’écarter le compost jusqu’à atteindre le fond de carton, on pose la patate le cul sur le carton et les germes tournés vers le haut, on ramène le compost en place de telle sorte que la patate soit enterrée de quelques centimètres seulement. Après quelques jours, les premières tiges commencent à percer la surface du compost avant de se mettre à pousser à toute berzingue – dans un compost de compétition comme celui que je produis, on ne s’en étonnera pas. Il convient alors, tous les deux ou trois jours, de déposer sur votre planche de la paille – ah ben oui, il faut aussi de la paille… Mais il suffit de laisser pousser de l’herbe sur un bout de terrain et de faucher quand elle arrive à bonne hauteur – ah ben oui, il faut aussi savoir manier une faux… mais j’en ai connu qui faisait ça avec des ciseaux. L’idée est de recouvrir de paille les tiges au fur et à mesure où elles poussent, on poursuit l’opération sur une bonne trentaine de centimètres. Bien sûr, il faudra rehausser le pourtour de votre plantation : avec une seconde rangée de parpaings, un second étage de planches, etc. Tout début juin : les patates commencent à fleurir ; cela signifie que le processus de patatification (je crois que les pros disent "tubérification" mais je n’en suis pas certain) a commencé. Et de fait, si vous écartez gentiment la paille, vous apercevrez, le long des tiges, des pommes de terre en formation, et plus vous irez profond plus vous constaterez qu’elles sont grosses – au point que vous pouvez d’ors et déjà récolter les plus profondes, au fur et à mesure de vos besoins, en prenant soin de remettre ensuite la paille bien comme il faut. Il est impératif que les patates en cours ne soient jamais exposées à la lumière. Début juillet : une partie des tiges commence à jaunir, à se dessécher et à se ratatiner : vous pouvez récolter toutes les patates produites par ces tiges… et laisser les autres vivre leur vie pendant encore plusieurs semaines. L’intérêt de cette méthode de culture : travail très réduit, récolte au fur et à mesure de vos besoins de patates développées dans la paille donc propres, à la peau nette et fine, et ce nettement au-dessus du niveau du sol. A la fin de la récolte, il ne vous reste qu’à démonter l’étage supérieur de votre planche et à laisser en place ce qu’il reste de paille : elle va fondre en quelques mois. L’année suivante, vous planterez cette fois autre chose (il faut faire tourner les cultures) directement dans le sol – donc dans la terre située en-dessous de la couche primordiale de carton qui aura disparu, terre qui aura été travaillée par les vers de terre pendant un an et demi et qui sera donc parfaitement opérationnelle. Il y a des variantes à la méthode. J’ai un copain qui utilise des vieux pneus. Il plante à l’intérieur du premier pneu, puis il entasse les suivants l’un au-dessus de l’autre au fur et à mesure que ses plants montent et qu’il emplit de paille. Il monte plus haut que moi et a des récoltes nettement plus importantes – mais l’idée du pneu ne me plaît pas trop. Cette année, j’ai planté dans des boîtes en carton emballées dans des sacs poubelle (ainsi protégés de l’eau extérieure, les cartons durent largement toute la saison), avec un lit de compost et de la paille (même méthode). A vous d’inventer votre contenant ! Le rendement est très satisfaisant : chaque plant peut donner jusqu’à deux kilos de pommes de terre – en les récoltant de manière progressive, les dernières fournissant des patates de garde. Cela n’a guère d’intérêt de cultiver des patates ordinaires – on en trouve des correctes dans le commerce à bas prix ; par contre, c’est un excellent moyen de se procurer gratuitement des variétés rares et intéressantes sur le plan gustatif, en général pas donnée dans le commerce !