L’autre jour, dans le hall d’entrée d’une jardinerie du coin, un bonimenteur appointé vantait les mérites d’un sécateur d’une marque connue. Son principal argument était que l’engin, certes pas donné, était entièrement et aisément démontable. Par conséquent, toutes les pièces pouvaient être remplacées au fur et à mesure qu’elles rendaient l’âme. Étonnant ! Apprécions l’argument : ce n’est pas la précision de la coupe, la puissance du mécanisme, la robustesse générale ou encore la prise en mains du sécateur qui était mise en avant, comme on aurait pu s’y attendre… mais le fait que, fort heureusement, on pouvait le réparer en changeant des pièces : manche, lames, ressort, butées, système de crémaillère, etc. Ce qui sous-entendait que l’usage dudit sécateur, immanquablement, ne pouvait conduire qu’à une usure rapide voire à la casse de n’importe lequel de ses composants. Et que, somme toute, cet état de fait était parfaitement normal. Eh bien moi, au risque de passer pour l’emmerdeur de service – quoi que le rôle ne soit en rien déplaisant – je ne trouve pas cela tout à fait normal. Car voyez-vous, je me sers d’un vieux sécateur qui est à la fois d’une extrême robustesse, d’une grande puissance et d’une parfaite précision de coupe avec une prise en main idéale. Le seul entretien que requiert ce sécateur consiste, de temps en temps, en un léger affûtage. Les lames sont en métal forgé et soudées au manche, également en métal. L’axe est constitué d’un simple boulon, bloqué à l’aide d’une rondelle et d’un double écrou, un système minimaliste qui empêche tout écartement intempestif des lames – comme sur les sécateurs d’aujourd’hui. Un simple fil de fer mis en forme permet de maintenir le manche refermé. Il possède deux butées en caoutchouc dur et un ressort également en gros fil de fer inoxydable. Minimaliste à souhait. Bien évidemment, aucun dispositif avec crémaillère ne se propose d’accroître la puissance des petites mains manipulatrices – un sécateur n’est pas une pince à épiler ! Ce sécateur, je dois l’avouer, possède toutefois une trace d’usure… au niveau de la peinture bleue du manche qui est vraiment pas mal écaillée… Mais on pourra l’excuser, considérant que la peinture, comme le reste, est d’origine – et que se sécateur a été fabriqué… dans les années 1930 ! A l’époque, les salopards industrialistes qui dirigent aujourd’hui la planète n’avaient pas encore inventé le concept qu’Illitch identifia et nomma "obsolescence forcée" – les fabricants d’alors fabriquaient pour que ça dure. Ce sécateur a été acquis par mon grand-père maternel qui était né avec le siècle, en 1900. Un ouvrier de nationalité espagnol, un travailleur immigré employé dans la sidérurgie, qui se changeait les idées dans son jardin ouvrier. Au décès de mon grand-père, à la fin des années septante, ses outils sont restés dans la famille et je les utilise toujours. Ce sécateur transgénérationnel est un parfait exemple de ce qu’Illitch, toujours lui, conceptualisa sous l’expression "outil convivial" : son usage est évident ou, au pire si l’on peut dire, demande un apprentissage minimal aisément transmissible, et son entretien ne requiert aucun outillage spécialisé et encore moins l’appel à une personne possédant une compétence particulière. Ce sécateur est également un outil "décroissant" en ce sens qu’il illustre cette évidence : il vaut mieux acquérir un outil de qualité qui dure le temps d’une vie (et davantage !) que surconsommer et gaspiller, en rachetant régulièrement un outil médiocre et non réparable, ou un outil réparable mais conçu pour tomber en panne ! A part ça, un vieux sécateur tout en métal avec des lames forgées, ça se trouve dans les vide greniers ou dans les brocantes pour pas bien cher – une bonne brosse métallique et une pierre à affûter suffisent en général à le remettre à neuf.