gruaz-planetedesimak-cds.jpgL’une des plus jolies introductions écrites par un auteur pour un recueil de ses propres nouvelles pourrait être celle de Clifford Simak, intitulée simplement « Avant-propos ». L’écrivain s’y dévoile peu, très peu ; pourtant, dans cet exercice un peu obligé, on sent sourdre l’humilité, la gentillesse et l’intelligence, présentes à travers toute son oeuvre. Concernant Simak, ceci est un vrai lieu commun, d’accord, et ce n’est d’ailleurs pas pour cette raison que je m’en souviens. Ce que je n’ai jamais oublié, c’est qu’il y apparaissait que l’on pouvait s’adresser à Clifford Donald Simak, immense stature de la science-fiction, par le diminutif affectueux de Cliff. Était-ce à cause de la photographie ornant les quatrièmes de couvertures de J’ai Lu – dont Escarmouche , où figurait ladite introduction –, sur laquelle on le voyait déjà âgé, avec ce bon sourire et ces bonnes rides, était-ce parce que le court et immuable texte accompagnant son portrait accentuait son côté paternel ? Toujours est-il que je m’étais immédiatement approprié ce surnom, qui claquait et qui caressait à la fois, pour désigner ce maître de ma littérature préférée. Et puis ça lui allait bien.

gruaz-planetedesimak-escarmouche.jpgCe n’est que plus tard, après avoir dévoré une bonne partie de son œuvre comme on dévore insatiablement quand on est adolescent, que j’ai pu découvrir à quel point « Cliff », avec cette image de « Falaise » en anglais, lui convenait parfaitement bien. Car là où, parmi ses contemporains du genre, un Matheson vous prenait par la main pour un petit tour en terrain connu avant de vous lâcher brutalement, comme dans un dessin animé, pile au-dessus d’un vide terrifiant, là où un Dick endormait votre confiance avant de vous pousser dans un abîme après avoir fait disparaître le décor, Simak lui, en tous cas mon Simak rêvé, vous passait un bras autour des épaules tel un grand frère, vous emmenait vous balader dans des pâturages rassurants, pour soudain, au détour d’une grange, vous amener tout au bord d’une falaise insoupçonnée. Et là, face à cette brisure vertigineuse entre terre et mer, entre connu et inconnu, tout content il vous demandait si vous vous doutiez qu’il y avait un tel panorama à deux pas de chez vous. Puis l’air de rien il prenait congé en douceur, vous laissant vous débrouiller avec votre effroi, ou votre émerveillement, métaphysique. Tout seul. Car après tout, vous êtes grand. Et vous l’êtes, grand, se disait-il intérieurement en s’éloignant, si minuscule que vous paraissiez, effrayé mais debout sur votre bord de falaise, vous êtes grand parce que vous appartenez à l’espèce humaine. Cette espèce fragile et forte, maladroite et pensante, capable du meilleur, capable du pire. À vous de voir ; à vous de vous faire une opinion. Mais, aussi, à vous d’assumer, concluait mon Simak imaginé, tout en disparaissant à l’horizon, derrière une grange.

Cette idée de falaise, de césure, de décalage (qu’est-ce qu’une falaise sinon un décalage ?), présente tout au long de son œuvre, se retrouve bien sûr dans toute la science-fiction au sens large, avec le fantastique, la fantasy, bref, dans tous les mondes de l’imaginaire. C’en est même le ressort fondamental. Mais attention, il existe deux sortes de ces endroits où la mer touche la terre, où l’imaginaire rencontre le connu, où le conscient affronte l’inconscient : d’une part la plage, zone floue où les épaves charriées par les eaux se mélangent à celles venues des terres, et d’autre part la falaise, zone plus tranchée, plus Zen, plus impressionnante, d’où l’on voit plus loin, au prix du vertige. Aujourd’hui, si la première ne relève plus guère que du domaine de la littérature de la platitude, la seconde demeure le bastion de celle qui nous intéresse (toujours au sens large), dans toutes ses extensions vivantes et sauvages.

D’abord, cela donne des livres intéressants, avec de l’électricité dedans. Ensuite, ça donne à réfléchir, au moins.

Car ces rivages symboliques ne se retrouvent pas seulement dans le décor, dans l’environnement philosophico-psychologico-platoïdo-littéraire, pour faire joli : ils sont au cœur des personnages même.

Si l’on revient à Simak, ses héros sont toujours des êtres en décalage, avec l’infini de l’espace, du temps, de la compréhension. En tant que représentants humains et conscients, ils sont comme l’extrémité d’un long sentier familier qui aboutit sur à un ailleurs, béant et vertigineux. Et ils leur faut bien faire avec ; incertains, ils doivent s’efforcer de trouver leur place dans ce terrible panorama, qui les dépasse largement. C’est ce qui est beau, touchant, universel.

C’est ce qui envoie une décharge électrique dans le système nerveux.

C’est juste ce qu’on trouve ordinairement dans la science-fiction, qualifiée encore largement de sous-littérature.

Il y a plus de choses dans le ciel et la terre, qu’il est rêvé dans votre philosophie.

L’œuvre de Clifford Simak regorge de ces qualités. Généralement. De plus, elle est teintée d’humour, de confiance, d’optimisme lucide. Souvent. Et elle contient tous les éléments qui devraient ravir les amateurs et les connaisseurs, des distances insondables et des abîmes d’éternité. La plupart du temps. Et des robots, des extra-terrestres. Presque tout le temps. Des vaisseaux, des armes, des machines, moins souvent. Des lutins, des ogres, des bêtes-du-chaos, des Shakespeare, plus rarement. Et des cabanes, des forêts, des ruisseaux, des lacs, qui donnent envie de tout poser là pour aller s’y installer. Mais l’inventaire de tous ces éléments ne saurait donner aucune idée de la magie, de l’envoûtement qui naît mystérieusement dans leurs combinaisons multiples sous la plume de Simak. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore fait, il faut entrer dans Demain les chiens et son assemblage de contes en forme de bréviaire d’un Testament du futur pour éprouver brièvement le poids de l’éternité sur ses épaules. Il faut lever la tête au Carrefour des étoiles afin de frissonner devant les étendues incommensurables de l’espace à notre porte. Il faudrait cheminer aux fractures des mondes avec les créatures du Pèlerinage enchanté, ou partager la quête et le pain des Héritiers des étoiles dans le but de se rendre un peu meilleur, ou un peu plus compréhensif les uns envers les autres. Il serait tellement nécessaire de faire un tour à l’automne dans une « Grotte du cerf qui danse », pour se sentir sur Terre. Et il serait si bon de tenir en main le solide tuyau de plomb du héros très ordinaire d’Escarmouche, face aux machines possédées qui menacent de le submerger, en tentant de faire honneur à ce qu’il y a de mieux en nous autres Terriens.

Oui, décidément il faut faire tout ça. Puis on peut lire La planète de Shakespeare.

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« Oh, il n’y a pas grand-chose, là-dedans. Rien que d’interminables incantations. Que je ne comprends pas. »

La planète de Shakespeare. Vous connaissez, sûrement, ou juste peut-être.

gruaz-planetedesimak-planet-fr.jpgOuvrage à part dans le corpus assez cohérent de Simak. Ouvrage mal-aimé, mal connu, ignoré ou rarement abordé, et quand c’est le cas, traité par-dessus la jambe d’un haussement d’épaule (essayez !). Ouvrage chroniqué en quelques rares occasions, et, hormis l’excellent avis dans un numéro de Fiction de 1977 (repris sur noosfere.org), de manière embarrassée, genre « à ne lire que si vous voulez vraiment avoir tout lu de Simak », traité, en vrac, de « space opéra avec trop de digressions », de « rebut, maladroit, inégal, bizarre, inabouti, sans explication, décontracté, confus, vague, intéressant, court et mystérieux, pas bluffant mais intriguant, faisant réfléchir ou trop philosophique ». Ça donne vraiment envie de le lire.

Si ce livre avait été son dernier ouvrage, on se serait plus longuement demandé ce qu’il avait voulu dire, quel étrange message il avait souhaité nous laisser. Mais ça n’a pas été son dernier.

Pour l’avoir lu en des temps pré-internet, à sa sortie et dans la belle collection Présence du futur, je n’avais alors aucun avis disponible, et donc pas de préjugé.

Et je l’avais aimé.

Pour être honnête, et eussé-je eu à le conseiller à l’époque, sans doute aurais-je utilisé quelques-uns des épithètes ci-dessus mentionnés. Mais pas seulement. Je l’avais vraiment aimé, sentant obscurément qu’il y avait peut-être là-dedans davantage qu’il n’y semblait, juste là derrière les lignes. Un mystère putatif. Quelque chose en creux, qui échappe de prime abord, mais qui renforce, par relief, l’impression générale.

Et puis, à l’occasion de la sortie de nouveaux recueils de nouvelles simakiennes (Voisins d’ailleurs et Frères lointains), l’envie me prend de replonger dans ce drôle de bouquin à la belle tranche orangée : joli, court (bien qu’écrit tout petit et sans images à colorier), m’ayant laissé un bon mais vague souvenir, ce serait le compagnon parfait pour une journée maussade. Le résumé au dos ne me rappelle pas grand-chose, mais m’affirme que « …ce que va découvrir [le héros]… fait le prix de cette œuvre poétique et philosophique, à mi-chemin entre Bradbury et Sheckley. » Du diable si je me souviens de ce qu’avait bien pu découvrir [le héros]. Alors en avant, ça devrait aller.

Je relis le roman, d’une traite dans la journée maussade. En prenant des notes aléatoires. Chose inhabituelle.

Et si…

Le fait est que j’aime encore bien cette histoire.

Le lendemain, je relis le roman, d’une traite dans la journée ensoleillée. En prenant des notes ordonnées. Chose tout aussi inhabituelle.

Et si…

Décidément, j’aime toujours bien cette histoire.

Si c’était « La planète de Sheckley » ? Ça sonnerait assez proche de Shakespeare.

Le résumé induirait un peu en erreur : d’accord pour la croisée des chemins entre Bradbury et Sheckley, même si la balance pencherait davantage vers ce farceur de Sheckley, tendance « Options »/« Dimension des miracles »/« …Alistair Crompton », façon hommage à la manière de, y compris l’humour noir et loufoque ; mais sans plus. D’accord aussi pour le côté poétique et philosophique de la chose, mais de toutes façons le fantastique et la science-fiction en ont toujours été les metteurs en scène privilégiés. Par contre, ce qui ferait le prix du livre, ce serait plutôt ce que découvrirait le lecteur.

Alors, « La planète du Lecteur », ça serait mieux ?

Okay, chaque lecteur découvre ce qu’il veut dans chaque bouquin. Je ne fais pas exception et je n’ai pas plus d’objectivité qu’un autre. Mais…

Définitivement, j’aime vraiment bien cette histoire.

Et j’ai envie de raconter pourquoi, et ce que j’y trouve. Mais je n’ai pas envie que ça s’appelle « La planète de Moi », et quoi encore, parce que je voudrais que ça reste sans prétention, que ce ne soit là que pour donner, éventuellement, envie à d’autres lecteurs de le lire et de raconter pourquoi ils en ont eu envie, et ce qu’ils y ont trouvé.

Ce sera donc « La planète de Simak ».

Ce qui sonne aussi un peu comme Shakespeare, et qui colle assez bien : car mon abstruse interprétation de ce livre singulier et unique dans l’œuvre de Simak, c’est que le Shakespeare du livre, de la planète, qui n’est pas le vrai Shakespeare, n’est autre que Simak lui-même. D’où l’atmosphère étrange de cette histoire, dans laquelle l’auteur nous convierait en lui-même, directement en son esprit, où il ferait se dérouler un théâtre d’ombres. Allégorie, miniature d’un autre théâtre d’ombres, à une échelle supérieure, sous la lumière d’un autre démiurge ? Absconse théorie, mais après tout la science-fiction en a vu d’autres, et si on ne peut pas s’y lâcher un peu la bride, où est-ce qu’on pourrait bien le faire, je vous le demande.

gruaz-planetedesimak-planet-uk.jpgEn cette année 1976, alors qu’il va prendre sa retraite de journaliste, à 72 ans, Simak semble faire là un point, un testament spirituel, sous la forme d’une pirouette littéraire. Dans laquelle il se mettrait en scène et à nu, avec une sincérité troublante autant qu’émouvante, se dissimulant par pudeur mais avec un humour grinçant, sous les traits non pas de Shakespeare, mais de son crâne suspendu. Rien que ça. La couverture anglaise, qui représente un vaisseau abordant une planète/crâne, va dans ce sens ; l’américaine, sur laquelle la planète évoque plus un cerveau, également. Il pourrait être tentant d’y voir celui de l’auteur qui, tel un maître de cérémonie railleur, présiderait discrètement – et pourtant de façon omniprésente au fil des pages – la confrontation des différentes instances de sa propre personnalité, réunies sur une planète en toc. Un procédé d’ailleurs familier à Shakespeare, le vrai, si tant est qu’on puisse savoir qui a été le vrai Shakespeare, et dont les personnages ont fait l’objet d’innombrables exégèses dans le but de percer leurs véritables identités. Et ces instances, à la fois facettes de la personnalité de Simak, archétypes de ses personnages dans lesquels il a projeté des parts de lui-même, plus les fondamentales pulsions incarnées, confronteraient leurs points de vue dans la tradition dialectique, sur un fond de tragédie toute shakespearienne où se côtoieraient le bien, le mal, l’amour, la quête de compréhension, le destin, la trame d’un ordre supérieur dans lequel s’insérer, la recherche mystique. Des thèmes assez classiques chez Simak, mais aux arguments ici un peu plus aiguisés qu’à l’accoutumée, car reflets, sans doute, de ses préoccupations à ce moment particulier de sa vie.

gruaz-planetedesimak-planet-us.jpgUn des aspects les plus inhabituels là-dedans, resterait la tonalité sombre, l’humeur pessimiste, la déception, le désarroi, voire le désespoir, imbriqués tout de même dans des éléments plus familiers d’humour, noir, de dérision, de moquerie même, mais au fond ce n’est que de lui-même qu’il se moquerait. Et par cette œuvre dans laquelle il se livrerait le plus, dans laquelle il ferait part de ses plus personnels intérêts, il assènerait simultanément ses doutes les plus violents, comme pour faire comprendre que le ver pourrait être depuis longtemps dans le fruit du monde, depuis les débuts peut-être ? Mais c’est que ça donnerait un mélange bizarre, ça, déroutant de tragi-comédie, percutant d’efficacité… Et pourtant ce ne serait pas la seule étrangeté que l’on pourrait s’amuser à y déceler, loin de là.

Okay derechef, l’étrangeté étant le carburant de la SF, la répertorier dans les ouvrages de SF, c’est un peu comme faire l’inventaire de l’ennui dans les ouvrages philosophico-etc à la mode actuelle : une vie n’y suffirait sûrement pas.

Alors ? Alors il n’est pas question de m’amuser tout seul à détailler le contenu de ces pages, d’abord ça n’amuserait que moi ; mais juste dégager quelques thèmes qui semblaient suffisamment tenir au cœur de l’auteur pour qu’il ait jugé bon de les aligner dans sa pièce, ce serait comme dresser un portrait de lui en moins conventionnel, en plus intime, en forme de puzzle. Sans prétention.

Ce serait également laisser le soin à ceux qui auraient envie de s’amuser aussi, d’en rechercher les détails qui leur parleraient personnellement.

Parce qu’il y a de quoi s’amuser, là-dedans.

« Le Shakespeare, il était plein de plaisanteries. »

Tout d’abord grâce à la dérision permanente, notamment celle que Simak emploie pour railler l’attirail sciencefictionnesque classique qu’il a maintes fois utilisé ; la description de la planète (quelque peu édulcorée par la traduction française) vaut son pesant de boulons chromés de fusée : une « trouduc » de planète au fin fond de nulle part, mal foutue, dont les tunnels d’entrée et de sortie ont perdu la boussole, et sur laquelle l’extraterrestre Carnivore ne voudrait même pas uriner… Le robot, tas de ferraille tellement sommaire qu’on n’a droit qu’à l’évocation de ses pieds plats (dans le texte original), se trouve être en plus mal embouché ; croustillant pour quelqu’un qui tenait la rubrique scientifique au Minneapolis Star. L’aspect de l’héroïne, sortie des meilleurs pulps de l’âge d’or, se révèle particulièrement aisé à imaginer : sculpturale et nue, à part le short jaune, les bottes blanches, et « l’étrange sorte de pistolet à la ceinture ». Si, si. Et les formes de vie de passage par là ne demandent pas non plus un gros effort de représentation : limaces protéiformes, elles sont vierges de couleur ou de tout signe distinctif. On pourrait citer encore le vaisseau, dont on ignore absolument s’il est profilé comme une Corvette des fifties ou comme un Beaubourg des seventies, ou l’accoutrement du héros, qui se résume à un pantalon, une paire de bottes, et une arme à feu archaïque – ne manquerait que le chapeau d’Indiana Jones, tiens –, ou même la durée du long voyage qui l’a amené là : dans les mille ans, à peu près, mais c’est pas sûr…

Pas d’affolement pourtant : si c’est bien le signe délibéré qu’il ne s’agit ici que de fioritures d’un décor de théâtre, c’est que tout va bien. Et que l’essentiel serait ailleurs.

C’est justement le moment de poser la question : y aurait-il un essentiel ? Lequel et où ? Sommes-nous là, sur notre fauteuil d’orchestre, invités à assister à quelque chose ?

C’est aussi le moment de rappeler que s’il y a parfois à creuser, parfois on peut avoir tout faux.

D‘ailleurs c’est toujours le moment de le rappeler.

« Autrefois nous connûmes certaines réponses parce que nous savions quelles questions poser. À présent, il n’est plus de réponse à rien, car nous ignorons les questions. »

gruaz-planetedesimak-losf.jpgDurant ce qu’il est convenu d’appeler la quatrième période de Simak, et la dernière, celle qui nous occupe ici, celui-ci n’a certes plus grand-chose à établir. Il sera encore capable du meilleur comme du pire, mais certainement pas de se moquer de son lecteur avec une vulgaire farce bancale. Il va mourir une douzaine d’années après ce texte, apparemment d’une leucémie (comme il fait mourir son Shakespeare d’un cancer, tiens). Il n’est pas impressionné par la mort, mais est âgé, se pose des questions d’ordre métaphysique, réfléchit modestement sur son œuvre, et se pense, fondamentalement, bien qu’à sa manière, religieux (merci Paul Walker et Daniel Riche in Le livre d’or de la SF).

Alors voilà Clifford Simak avec son drôle de roman, cette drôle de saynète intériorisée, qu’il parsème de questionnements ésotériques et initiatiques, d’allusions alchimiques, de références à l’hermétisme, avec pas mal de recul toutefois, et dans lequel il nous offre quelques-unes des plus belles pages de toute sa carrière.

Car il y a ce vaisseau, qu’il ne décrit jamais, mais qui se présente comme une arche, un creuset dans lequel trois esprits humains doivent se fondre en une seule unité supérieure, par le dépouillement difficile, laborieux, des oripeaux dérisoires de leurs égos, afin d’être capables d’aller à la découverte d’une terre promise, allégorie quasi parfaite de la philosophie mystique : « Car il nous est possible d’atteindre à une identité bien plus grande que cette petite personnalité que nous persistons à exiger. Il suffit de nous unir. Si seulement nous y consentons, nous pouvons devenir part de l’univers, peut-être même l’univers tout entier. »

Juste après, il y a ce rite, sacré mais dont la légèreté traduirait la distanciation prise par Simak, d’une transmission par l’absorption du corps de Shakespeare par le rustre Carnivore.

Et il y a Horton, impatient, colérique, sceptique, un rien obtus, bref moyennement sympathique, humain trop humain comme dirait l’autre, qui reprend conscience en version française, mais qui revient en vie en version originale, après le passage de la mort symbolique en hibernation, et qui va se payer d’authentiques extases de toute première magnitude.

Il y a ce chapitre inoubliable de la cérémonie funèbre des membres de l’expédition, morts sans s’en rendre compte, par un robot dubitatif sous de froides étoiles étrangères.

Il y a toutes ces discussions à propos de la magie, « …[détenue] par des gens certainement on ne peut plus hautains, avec lesquels il ne doit pas être facile de parler », récurrentes et parfois abruptement interrompues : « Une minute, nom de nom ! Vous me devez des explications ! Pourquoi détourner la conversation… ? »

Il y a l’heure-de-Dieu, qui fait penser à un ancien aspect de l’ancienne astrologie, dont le Shakespeare a griffonné qu’elle était peut-être une technique d’enseignement. Ou un signe d’unité. Ou un symbole de fraternité.

Il y a un convertisseur de matière dont on ne sait s’il est vraiment là, puisque qualifié de légende, d’art oublié depuis longtemps.

Il y a les deux douzaines de transmuts du robot, dont un de chasseur de pierres.

D’ailleurs il y a des émeraudes, qui ne servent à rien, mais qu’on ramasse parce qu’on ne peut jamais savoir si elles ne serviront vraiment à rien.

Tiens, il y a le miroir sombre des tunnels fermés.

Il y a des arbres noirs et des buissons rouges sang, mais pas de fleurs, même que ce benêt d’Horton s’en demandera la raison, puis oubliera de se la demander.

Pourtant il y a la seule fleur du livre, une rose rouge sombre tatouée sur le sein nu d’Elayne ; d’accord, Simak aimait cultiver les roses, mais de là à lui faire dire, parmi l’élévation d’une brume dorée : « Je commençais à me sentir déçue que vous ne l’ayez pas remarquée. Vous devez bien savoir, tout de même, qu’elle était là pour attirer l’attention. La rose doit être le point de mire de… » Fin de chapitre. Et non, on n’en saura pas plus. Mais Shakespeare était réputé avoir eu des accointances avec une Rose Mystique.

Plus loin et dans le sac à main d’Elayne, il y a « une couverture spéciale, qui unit les êtres », et on aimerait bien avoir l’adresse du fabricant, si jamais il en restait une palette.

Il y a le boulot d’Elayne, qui consiste à étudier les tunnels, afin de les comprendre, de les relier, et de ne plus utiliser ces voies à l’aveuglette ; avec son équipe où il y constamment du personnel nouveau, qui recrute, qui incorpore.

Il y a l’Étang Puant, dont l’eau noire, chaude, lourde comme du mercure mais qui n’est pas du mercure, ne mouille pas ; et il y a la phrase qui suit immédiatement : « [Le robot] avait peut-être un transmut de… non, au diable tout cela ! » Et voui.

Il y a les deux douzaines de maisons et il y a la maison principale, de style grec, parce que le grec pour les américains, c’est l’hébreux pour nous, sorte de temple riquiqui sur le fronton duquel est cloué… le crâne de Shakespeare. Il lui manque les deux dents de devant. Je vous inviterais bien à regarder les deux dents de devant de Simak, mais je n’ose pas.

Et dans ces maisons il y a ces vases/bouteilles gravés de signes géométriques ou cabalistiques, telle cette « tour du sommet de laquelle émergent trois figures ressemblant à des renards sortis de quelques vieilles légendes de la Terre ».

Il y a ce chapitre des plus étranges, dans lequel Horton en pleine extase s’adresse au crâne, comme « un vulgaire imitateur, un perroquet », là où Simak a employé le terme de Mother goose, « La mère l’oye », comme dans les contes de fées initiatiques du même nom.

Il y a les gribouillages amers du Shakespeare, dans les marges des œuvres de Shakespeare rendues difficiles à déchiffrer, à moins d’avoir « de la lumière pour voir les signes marqués. Il faut de la lumière pour les voir. Si on veut qu’il nous parle, il faut qu’on puisse voir nettement les signes. » Des fois qu’on comprendrait pas.

De gribouillage, il y en a un tellement beau : « C’est seulement quand nous tentons de nous rappeler, avec notre mémoire ancestrale, où nous sommes allés, et pourquoi, que nous comprenons pleinement à quel point nous sommes perdus. »

Il y a à la page 166 ces derniers mots d’un agonisant : « Partager, rendre, ce sont là choses importantes. »

Il y a les dernières pages du roman, après le point culminant de toute tragédie normalement construite, à savoir l’affrontement du bien et du mal, comme par ailleurs en tout esprit normalement constitué ; pages incroyablement sombres, pessimistes, désabusées, où quelques mots très shakespeariens éveillent un curieux écho : « Nous avons inventé une petite fable humaine pour donner quelque sens, une explication à un événement dépassant notre compréhension. »

Mais pour une fois, tout n’est pas bien qui finit bien. Car il y a enfin le dénouement final, dans lequel Simak libère ses personnages, rouvre ses tunnels, fait redécoller son vaisseau, mais ce n’est que pour que chacun reparte dans sa direction première, toujours aussi seul finalement, toujours aussi perdu, comme s’il ne s’était rien passé de déterminant durant cet intermède qui aura duré trois (3) jours, rien au fond qui puisse changer quoique ce soit pour qui que ce soit.

Et tout à la fin de cette représentation unique, l’auteur finit par se manifester, timidement, sur la scène, pour un bref salut : le crâne, qui va rester seul sur la planète désertée parce qu’il tomberait en poussière si on s’avisait de le déplacer, nous adresse… quoi ? Un ultime clin d’œil.

Voilà, fin du roman.

Tout peut être faux, n’est-il pas ?

« Votre Shakespeare me paraît avoir été un philosophe. Mais il n’était pas très sûr de ses positions. Il connaissait mal son sujet. »

Mais alors, hurlerez-vous, où est la clé, où est le Simak Code ?

Il n’y en a pas, ou s’il y en a, à vous de les chercher. C’est comme ça. C’est la vie. C’est un puzzle. Simak ne les donne pas, et à moins qu’il ne soit tombé fortuitement sur un exemplaire de L’ésotérisme pour les nuls dans une brocante de son quartier, et bien que ce respectable ouvrage n’existât point à l’époque, les indices qu’il a pris la peine de disséminer dans ce livre singulier ne sont pas le fait du hasard. À tout le moins, ils seraient là pour intriguer, pour mettre la puce à l’oreille. Et pour indiquer quels domaines étaient, ou avaient été, ses préoccupations à ce point de sa vie et de ses réflexions d’humaniste.

Et puisque j’ai choisi de parler de pièce de théâtre, Simak ne lève jamais le rideau – ou plutôt le voile – sur celle-ci, tout au plus en soulève-t-il un coin, comme ça, comme par le hasard d’un malicieux courant d’air qui dévoilerait de-ci de-là un bout de la machinerie, pour les curieux.

C’est pudique, mais c’est généreux. Ce n’est pas tout le monde qui nous inviterait, nous au beau pays des lecteurs, à une rencontre dans l’intimité de son esprit. Ça ne m’étonne pas tant que ça, finalement, venant de lui.

Merci, Cliff.

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« Il y a quelque chose, là-haut, qui semble s’intéresser à nous. »

Et puisqu’il est temps de conclure, je me demande à mon tour ce que j’ai essayé de donner à voir dans cet article d’humeur, turbulent, contradictoire, grandiloquent, naïf, bordélique, sincère, schizophrénique (rayez les mentions inutiles si ça vous dit). Peut-être que j’ai voulu prolonger un peu la magie qui imprègne totalement ce bouquin ; peut-être ai-je cherché à inventer davantage que ce qui s’y trouve en réalité ; peut-être même ai-je tenté de bousculer un peu l’image statufiée et un tantinet horripilante d’un auteur bucolique, sans grande surprise, ronronnant au coin du réacteur ionique. Sans doute désirais-je croire que Simak ne se résume pas à une peinture toute craquelée des « Robots aux champs ».

Mais peut-être que la science-fiction, c’est ça, que ce devrait être justement ça, un merveilleux terrain de jeu privilégié, pour les auteurs, où tenter toutes sortes d’expériences, et pour les lecteurs, où laisser galoper toutes les folies de l’imagination. Et de voir ce qui en sort. C’est sans danger. Ou plutôt, le danger, ça fait même pas peur. D’ailleurs, je croirais volontiers que c’est à ça qu’on reconnaîtrait les amateurs de littératures de l’imaginaire.

C’est ce que faisait Clifford Donald Simak. Avec talent. Un « honnête homme » qui n’avait même pas peur de poser des questions en élevant le regard vers les étoiles. Ni de nous les faire partager, en frère humain. À l’instar de son ancêtre tchèque qui avait dû passer par les bâtiments d’Ellis Island en se disant, avec les autres immigrants, « là-dehors, c’est l’Amérique, il y a tout à faire », lui nous raconte ses histoires dans l’intimité d’une douillette maison nichée sur une colline sous un ciel étoilé, et il nous chuchote « hé, là-dehors, c’est l’univers, et il y a tout à découvrir ».

Alors, avec lui on regarde au-dehors, et on s’aperçoit que c’est vrai. Il y a là un univers et il y a tout à découvrir.

C’est là le plus urgent, le plus nécessaire, le plus beau cadeau que puisse faire un auteur de science-fiction à un lecteur. Ou un écrivain à un inconnu. Ou un frère humain à un autre frère humain.

 

Vieil albatros des tempêtes, homme fou, homme brave, homme perdu comme nous tous, Cliff, grand prince, quand le moment sera venu de te rejoindre, tu pourras nous la faire encore visiter, la planète que tu t’es choisie, tout là-haut dans le ciel ?

La première et la dernière citation, en italique, sont de Shakespeare ; toutes les autres sont de Simak dans l’ouvrage étudié ici.