Levé de bonne heure et commencé à travailler sur ma conférence en écoutant d’une oreille distraite Thé ou Café, sur France 2. Ce jour, l’invité est l’inénarrable Luc Ferry. Posture de premier de la classe plus béhachélien que l’original, coiffure soigneusement décoiffée, innocence affectée : Luc Ferry agace à l’occasion. Pour tout dire, il agace même souvent – mais ses agaceries peuvent s’avérer de bon aloi. J’ai lu, lors de sa parution en 1992, son essai titré Le nouvel ordre écologique qui lui valut une belle volée de bois vert de la part des écologistes et de la "gauche caviar" d’alors. Ferry commençait par y rappeler que l’écologie – dans sa dimension environnementaliste – plongeait ses racines philosophiques dans le contexte intellectuel de l’Allemagne nazie des années trente, et que le retour à la terre pétainiste n’avait pas grand-chose d’un humanisme. Ce qui, somme toute et d’un point de vue purement factuel, est assez exact : les Verts ont bel et bien dans leur patrimoine génétique quelque chose qui provient du nazisme ; je comprends que ça puisse déplaire (voir paraître une assertion monstrueuse et provocatrice) mais c’est comme ça. Et puis on n’est pas responsable de sa famille. Mais Ferry, par ailleurs, s’était cru autorisé (Coluche n’aurait pas manqué de demander par qui ?) à établir un parallèle avec la Deep Ecology étasunienne – nommée parfois ici Ecologie radicale. Avant de passer une seconde couche en s’en prenant au courant biocentriste et, plus généralement, à tous ceux qui militent en vue de la reconnaissance d’un "droit des animaux". Ferry voyait en eux – en nous – des fondamentalistes antimodernistes et antidémocrates. Dans sa conclusion, Luc Ferry revenait à des propos plus nuancés et plus intéressants, reconnaissant que l’enjeu est bel et bien de plaider pour une éthique de l’environnement mais dans le cadre d’une alliance avec les valeurs de la démocratie. Cela étant, le cheminement intellectuel de l’auteur dans son livre s’avérait un rien pervers. Vingt ans plus tard, il pouvait être intéressant de voir ce qu’avait à dire Luc Ferry, post-philosophe et mercenaire de droite puisqu’il fut ministre de la Jeunesse et de l’Education en 2002/2004, dans les deux premiers gouvernements Raffarin. Outre l’aveu empressé et frétillant d’une liaison avec Carla Bruni – chronologiquement quelque part entre Laurent Fabius et Mike Jagger, d’après nos sources – Ferry revint sur cette vieille polémique statutaire. Officiellement, Luc Ferry était – avant de prendre sa retraite l’an dernier, il me semble – enseignant à Paris VII et touchait donc un salaire mensuel (je crois qu’on dit "traitement") de 4390 euros net. Si ce n’est qu’il ne mettait jamais les pieds à l’université puisqu’occupé, depuis des années, à d’autres bricoles nettement plus lucratives – genre ministre (sous Sarko, un ministre était payé dans les 15.000 euros, sous Raffarin je l’ignore, mais ça donne l’ordre de grandeur). La polémique débuta lorsque l’affaire fut portée sur la place publique : Ferry était bel et bien payé depuis des années par l’Université pour ne pas y travailler. Sous l’angle de la bonne gouvernance, de la morale, de l’éthique, du sens civique… plus simplement du point de vue d’un blaireau de base dans mon genre (et dans celui de la plupart de mes lecteurs), ce genre de situation est juste inacceptable. Ferry aurait du se mettre en congés sans solde pour aller cachetonner comme ministre – ou alors il aurait du bosser comme ministre gratuitement puisqu’il touchait déjà un salaire. Rien de tel. Et Luc Ferry d’expliquer, bien au contraire, que cette situation est parfaitement normale et même fort courante – ajoutant que "50.000 enseignants n’enseignent pas mais sont détachés". J’ai bien compris ? Cinquante mille fonctionnaires de l’Education Nationale sont payés, non pour travailler dans l’Education Nationale (il n’aura échappé à personne que l’on manque cruellement d’enseignants !), mais en tant que personnes "détachées" auprès d’une autre administration, dans un boulot sans le moindre rapport ? Et Saint-Luc Ferry de donner un exemple : dans un musée, on peut avoir besoin d’un historien. C’est juste. Et si j’ai bien compris le système, plutôt que le musée engage un historien à ses frais, l’Education Nationale lui prête un historien et continue de le payer. Renseignement pris, ce petit arrangement porte un nom : "décharge de service public" ; et cela concernerait 70.000 personnes, payées par leur administration pour ne pas y travailler… mais pour aller travailler ailleurs (où ils sont éventuellement également payés !). Et Luc Ferry de trouver cela très bien. Question : les années payées pour ne pas travailler comptent-elles pour la retraite d’enseignant ? (Ah, cet Homme des Bois, quel naïf !). Plus drôle, Ferry raconta également qu’il était ces temps-ci membre de je ne sais plus quel organisme consultatif, mais qu’il n’était absolument pas payé, que c’était du pur bénévolat, gratos, pour pas un rond, rien du tout, zéro trèfle, pas le moindre fifrelin, aucune thune, nada… Bon, sauf bien sûr un "défraiement" mensuel de 1400 euros (d’après la presse, ça serait plutôt 1800, mais ne chipotons pas). Et Saint-Luc d’expliquer que c’est vraiment du boulot, hein, pas un truc honorifique, hein, des tas d’heures par semaine… mais gratuitement, hein, et de le répéter dix fois. Mais le pire, je vous le dis, c’est que notre Luc Ferry national semble réellement persuadé que tout comme il était normal de toucher cinq mille euros par mois de l’université alors qu’il n’y travaillait pas, toucher aujourd’hui (en plus d’une coquette retraite) 1400 euros par mois n’est pas recevoir un salaire, puisqu’il s’agit de travailler gratuitement ! Et ce dans un pays où des millions de personnes travaillent elles aussi, pour toucher un salaire bien inférieur à ce minuscule "défraiement". Et on appelle "ça" un philosophe ? Ma grand-mère, qui n’était pas très douée pour la diplomatie appelait "ça" autrement…