L’album du mois : Daytripper

*couverture Daytripper*

Fabio Moon et Gabriel Bá sont, comme leur nom ne l’indique pas, Brésiliens et frères jumeaux. Les lecteurs anglo-saxons ont pu découvrir ces deux artistes sur l’excellente et très jerrycorneliusesque série Casanova de Matt Fraction, qu’ils ont illustrée à tour de rôle. En France, on aura pu apprécier le dessin de Gabriel Bá sur The Umbrella Academy, écrite par Gerard Way. On les retrouve désormais ensemble sur Daytripper, mini-série qui nous parvient auréolée d’un prestigieux Eisner Award.

Daytripper nous raconte la vie et les morts de Brás de Oliva Domingos, rédacteur de la rubrique nécrologique d’un journal de Sao Paulo. Une vie ordinaire, faite de rencontres, de ruptures, de moments de bonheur et d’évènements tragiques. Et des morts tout aussi banales. Car oui, Brás ne cesse de mourir : à 11 ans, électrocuté en voulant récupérer son cerf-volant accroché à une ligne à haute-tension ; à 28 ans, renversé par un camion en traversant la rue ; à 32 ans, lorsqu’un homme armé surgit dans le bar où il était venu s’acheter des cigarettes ; ou à 47 ans, sur une table d’opération. Autant de morts qui viennent ponctuer le cours de sa vie.

La mort est omniprésente dans Daytripper, celles de Brás comme celle de ses proches. Et pourtant, cette histoire n’est jamais morbide. Ces morts à répétition viennent avant tout rythmer les grands moments de la vie du personnage, leur donner un sentiment d’accomplissement. Et elles permettent à Fabio Moon et Gabriel Bá de livrer au fil du récit une authentique et réjouissante ode à la vie. Tout en finesse, Daytripper collectionne ces petits instants d’émotion pure, qu’ils soient heureux ou tragiques, ces instants mémorables qui donnent tout leur sens à la vie. Le dessin est au diapason du scénario, d’une justesse et d’une élégance de chaque instant. Ce qui s’appelle un chef-d’œuvre.

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Scène de crimes

Le Tueur de la Green River, de Jeff Jensen et Jonathan Case, est inspiré de faits réels : l’histoire de Gary Leon Ridgway, responsable dans les années 80-90 du meurtre d’au moins 48 femmes, toutes prostituées, dans la région de Seattle. Une histoire qui s’étale sur près de vingt ans, et dont le personnage principal n’est pas le tueur en série mais le policier qui l’a arrêté, Tom Jensen, qui n’est autre que le père du scénariste. Ce dernier a souhaité avant tout faire de son récit un hommage à son père.

De fait, Le Tueur de la Green River se situe aux antipodes du thriller. Rien de spectaculaire dans cette chasse au serial killer. L’enquête policière nous est décrite dans toute sa banalité, sa progression laborieuse, ses recherches fastidieuses qui pendant des années n’aboutissent à rien. Même la découverte de l’identité du tueur se fait sans effusions, et s’avère n’être que l’aboutissement d’indices récoltés des années plus tôt. Loin de tous les stéréotypes de la traque au tueur en série, Jeff Jensen donne à voir le quotidien de ces policiers dans ce qu’il a de moins flamboyant. Jusqu’au tueur lui-même qui s’avère être un personnage terne, sans relief ni émotions, plus pitoyable que haïssable.

Le dessin tout en sobriété de Jonathan Case est au diapason du récit de Jensen. Reste qu’à force de gommer toutes les aspérités d’un tel récit, de l’ancrer dans un quotidien à ce point anodin et terne, et surtout de porter un regard extérieur et neutre sur les personnages mis en scène, Le Tueur de Green River manque de souffle, de moments forts auxquels le lecteur pourrait s’accrocher. Reste un témoignage honnête et factuel d’une des histoires les plus sordides du XXe siècle aux États-Unis.

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Le Crime ne paie pas

L’éditeur EC Comics a joué un rôle crucial dans l’histoire de la bande dessinée aux États-Unis. Avec des titres tels que Tales from the Crypt, The Vault of Horror, Weird Science ou The Crypt of Terror, il fut au début des années 50 l’un des éditeurs les plus prospères, avant d’être le plus villipendé. Après avoir été la cible du Dr. Fredric Wertham qui, dans son ouvrage Seduction of the Innocent, dénonçait l’influence sur les adolescents américains des comics en général et des publications d’EC Comics en particulier, il fut dans la ligne de mire du sous-comité sénatorial sur la délinquance juvénile. Une chasse aux sorcières qui aboutit en 1954 à la mise en place du Comics Code Authority, cet organe d’autocensure qui brida pendant plusieurs décennies la bande dessinée américaine, et entraina la disparition d’EC Comics.

En France, les publications de cet éditeur restent très méconnues, malgré quelques anthologies remarquables et remarquée, comme celles parues dans la collection Xanadu des Humanoïdes Associés dans les années 80. Après Frontline Combat l’an dernier, Akiléos publie un deuxième volume, reprenant cette fois l’intégralité des sept premiers numéros de la revue Crime Suspenstories. Une collection de récits criminels dans lesquels des époux à bout de nerf se débarrassent de leur compagne acariâtre, où de belles jeunes femmes font disparaitre leur mari fortuné, où la cupidité, la rancœur et la folie sont omniprésentes.

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A quelques exceptions près, on ne trouve pas dans ces récits les débordements d’horreur graphique qui firent de certaines parutions d’EC Comics des cibles de choix pour les censeurs de tous bords. On ne pourrait pas non plus qualifier d’amoraux, comme Wertham et consorts l’on fait, ces histoires dans lesquelles les manigances des criminels finissent presque toujours par se retourner contre eux. Si ces récits ont pu être accusés de tous les maux, c’est sans doute à cause de la vision qu’ils donnent de l’Amérique des années 50. Loin de l’image d’ordre et de prospérité que l’Amérique voulait se donner d’elle-même, les histoires de Crime Suspenstories donnent à voir une société corrompue, dans laquelle tous les moyens sont bons pour parvenir à ses fins, où la réussite sociale est le seul critère valable, et où le crime est présent jusque dans ses plus hautes sphères. Un société totalement paranoïaque qui plus est, à l’instar de cette femme au foyer, obsédée par l’histoire de ce tueur à la hache qui sévit dans son quartier, et qui va tuer sa femme de ménage, persuadée qu’elle est la coupable. Lorsqu’elle apprend que le véritable tueur vient d’être arrêté, il est déjà trop tard…

C’est donc tout le modèle américain de l’époque que ces récits remettent en question. Les censeurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, puisque les consignes du Comics Code Authority ne se limitaient pas seulement à interdire la mise en scène de vampire, zombies et autres loup-garous, mais également l’évocation de toute relation adultère, ou la représentation négative des forces de l’ordre et des autorités en général. Les titres EC Comics n’y survivront pas.

Un mot pour finir sur cette édition : comme pour Frontline Combat, les récits au sommaire de Crime Suspenstories sont en noir et blanc. Un choix qui colle bien aux dessins des artistes au sommaire, de Jack Kamen à Wallace Wood, en passant par Johnny Craig et Harvey Kurtzman, même si, aux États-Unis, l’éditeur Gemstone avait fait il y a quelques années un formidable travail de recolorisation de ces épisodes – travail malheureusement inachevé, l’éditeur ayant mis la clé sous la porte depuis. En revanche, on ne peut que regretter l’absence de textes de présentation, d’autant plus indispensables que ce pan de l’histoire des comics reste largement méconnu en France et qu’une mise en contexte n’aurait rien de superflu. Cette réserve faite, Crime Suspenstories est à lire absolument.

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Rééditions

L’indispensable réédition du mois, c’est évidemment le septième tome de l’intégrale Carl Barks, chez Glénat, qui se focalise sur la période 1956-57. Picsou, Donald et les Castors Junior y revisitent les mines du roi Salomon, se lancent dans une course-poursuite sur le Mississipi, explorent l’Antarctique ou encore découvrent une tribu d’indiens pygmées, dans un récit aux consonances écologiques plutôt en avance sur son temps. Il est également question de science-fiction, à travers le personnage de Géo Trouvetou, mais également lorsque Donald et ses neveux se lancent dans un voyage dans l’infiniment petit (La Machine à imaginer) ou découvrent au cœur de l’Amazonie des animaux préhistoriques (La Vallée interdite). Dans le genre, on n’a guère fait mieux.

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Chez Panini, on trouve toutes sortes de rééditions, le meilleur côtoyant le pire. Si l’on peut s’interroger sur l’intérêt de rééditer les épisodes d’Iron Man signés Kurt Busiek et Sean Chen, sympathiques mais anecdotiques, et si l’on conseillera de fuir à toutes jambes les X-Men de Chuck Austen et Salvador Larroca, peut-être ce qui s’est fait de pire sur ce titre en presque cinquante d’histoire, on trouve néanmoins des titres nettement plus recommandables.

Côté X-Men, il y a le nouveau volume de l’intégrale de cette série, consacré à l’année 1988, par Chris Claremont, Marc Silvestri et Rick Leonardi (ainsi qu’Arthur Adams, le temps d’un annuel au scénario quelconque mais superbement illustré). Une des périodes les plus sombres et violentes de la série, au cours de laquelle on assiste au retour des Broods, créatures ressemblant tellement aux Aliens de Ridley Scott qu’on se demande comment Marvel ne s’est pas chopé un procès. C’est également dans cet album qu’on visitera pour la première fois Génosha, ce petit état dans lequel les mutants sont victimes de ségrégation et envoyés derrière les barreaux. A cette époque, Claremont maitrisait encore sa barque, tandis que Silvestri et Leonardi faisaient des merveilles au crayon.

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Du côté de Spider-Man, on conseillera la lecture de La Mort de Jean DeWolff, de Peter David et Rich Buckler. D’abord parce que lors de sa première parution, dans les pages de la revue Nova, cette histoire avait été lourdement censurée. Ensuite parce que Peter David signe un récit lorgnant davantage vers le polar le plus noir que vers le récit de super-héros traditionnel. En mettant en scène le meurtre du commissaire DeWolff, personnage secondaire de la série, il plonge son héros dans un univers sordide et violent dans lequel il ne s’était quasiment jamais plongé jusque là. Une ambiance malsaine permanente, renforcée par le trait réaliste de Rich Buckler, qui signait là l’une de ses meilleures prestations. La suite de ce récit, parue quelques années plus tard et illustrée par Sal Buscema, et qui figure également au sommaire de cet album, est moins réussie. Dans un registre similaire, pour les rares qui ne l’auraient pas encore lue, on conseillera également la énième réédition de La Dernière Chasse de Kraven, écrite par Jean-Marc DeMatteis, et dessinée par un Mike Zeck au sommet de son art.

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En bref…

Encore et toujours chez Panini, qui publie pas moins de quinze albums ce mois-ci, on conseillera de jeter un œil sur John Carter : Une Princesse de Mars, de Roger Langridge et Filipe Andrade. Voilà tellement longtemps que j’ai lu le roman d’Edgar Rice Burroughs que je suis incapable de juger de la fidélité de cette adaptation. Quoiqu’il en soit, Langridge signe un récit extrêmement bien rythmé qui nous fait voyager à travers Mars à la rencontre de ses habitants. Les dessins anguleux de l’’artiste portugais Filipe Andrade conviennent à merveille à l’anatomie extraterrestre des créatures de Burroughs, mais sa princesse n’en est pas moins séduisante pour autant. Une très bonne surprise.

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Autre sortie notable chez cet éditeur : le premier volume de la saison 9 de Buffy contre les Vampires. Joss Whedon, aidé d’Andrew Chambliss, y poursuit les aventures de notre chasseuse de vampires favorite dans un récit qui la met dans une situation délicate vis-à-vis des autorités, lesquelles la soupçonnent d’être une tueuse en série. Au-delà des péripéties plus ou moins inspirées de ce récit, Whedon continue de voir son héroïne grandir, et sème les graines de la prochaine grande étape de sa vie. Comme pour la saison passée, la majeure partie de ces épisodes est mise en images par le toujours très bon Georges Jeanty, remplacé par Karl Moline le temps d’un épisode.

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Pour en finir avec Panini, signalons la traduction du premier volume d’une nouvelle série de Warren Ellis, Doktor Sleepless, dessinée par Ivan Rodriguez. Pas ce qu’Ellis a fait de mieux, loin de là. L’idée générale pourrait se résumer ainsi : si le futur que nous avait promis la science-fiction ne s’est pas réalisé, notre présent n’en est pas moins un univers de science-fiction. Idée intéressante, donnant lieu à quelques extrapolations assez enthousiasmantes mais qui souffrent d’être noyées dans un récit cryptique au possible. Car si Warren Ellis est l’un des auteurs actuels qui sait le mieux jongler avec les archétypes et les concepts purement s-f, ses talents de raconteur d’histoires laissent parfois à désirer, ce que Doktor Sleepless vient nous rappeler de manière assez brutale.

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Et pour finir tout court, signalons la suite et fin de la mini-série Turf, par Jonathan Ross et Tommy Lee Edwards, aux éditions Emmanuel Proust. C’est toujours aussi beau, mais cette histoire de guerre entre gangsters, vampires, flics corrompus et extraterrestres est bordélique au point d’en être presque illisible. Ca remue dans tous les sens, ça mitraille à tout-va, le sang gicle à chaque page et les cadavres s’amoncellent, mais l’accumulation finit par être pénible et les qualités que laissaient entrevoir le premier volume s’effacent au fil des pages. Dommage.

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En librairies :

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Daytripper, Urban Comics, coll. Vertigo Deluxe, 256 pp. 22,50 €
Le Tueur de la Green River, Ankama, coll. Hostile Holster, 240 pp. 15,90 €
Crime Suspenstories tome 1, Akileos, 210 pp. 26 €

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La Dynastie Donald Duck, Intégrale Carl Barks tome 7, Glénat, 384 pp. 29,50 €
X-Men : L’Intégrale 1988 (II), Panini Comics, coll. Marvel Classic, 264 pp. 28,40 €
Spider-Man : La Mort de Jean DeWolff, Panini Comics, coll. Best of Marvel, 168 pp. 20,30 €

cosmicomics-2012-05-2-spiderman-kraven.jpg100mJohnCarter1_F_Cover.inddcosmicomics-2012-05-2-buffy9.jpg

Spider-Man : La Dernière Chasse de Kraven, Panini Comics, coll. Marvel Gold, 144 pp. 16,30 €
John Carter : Une Princesse de Mars, Panini Comics, coll. 100% Marvel, 112 pp., 11,20 €
Buffy contre les Vampires, Saison 9, tome 1, Panini Comics, coll. Best of Fusion, 128 pp. 14,20 €

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Doktor Sleepless tome 1, Panini Comics, coll. 100% Fusion Comics, 112 pp. 11,20 €
Turf tome 2, Emmanuel Proust Ed., coll. Atmospheres, 80 pp. 15,50 €