Arrivée à Bruxelles vers vingt-trois heures, gare du midi. Un taxi nous dépose devant la grande maison de Forest dans laquelle nous avons loué un appartement. Le bâtiment est dans un style Art Nouveau tardif, avec un large perron et deux immenses bow-windows en surplomb. Un large couloir longe un premier appartement, au rez-de-chaussée, avant de déboucher sur un immense espace central au centre duquel trône un piano à queue – deux pièces partiellement vitrées prolongent le rez-de-chaussée vers un jardin, à l’arrière. Partout des œuvres d’art – sculptures de grande taille, objets du temps du Congo Belge, peintures et sous-verres… Un escalier monumental conduit au premier étage où ont été aménagés deux appartements d’hôte. Celui côté jardin a été réservé par un couple d’américains que nous ne ferons qu’apercevoir, un matin – nous avons loué l’appartement qui donne sur la rue, avec les deux bow-windows : une dans le salon, l’autre dans la chambre. Cette dernière n’est qu’un simple espace délimité par une cloison – à l’origine, cette partie de l’étage constituait une pièce unique de plus de septante mètres carrés, haute de plafond et bordée de boiserie, avec une belle cheminée en coin. Une salle de bains minimaliste et un coin cuisine rudimentaire – le seul point d’eau est le lavabo de la salle de bains – empiètent également sur l’espace d’origine. Là aussi, il y a un piano : un Yamaha droit plus moderne, hélas désaccordé… Un violon et son archet sont accrochés sur le mur, mais il manque une corde ! Le séjour est encombré de vitrines pleines de bibelots divers, de petits meubles dans lesquels des bouquins s’entassent en vrac : il y a là aussi bien les premières plaquettes de la NRF dans leurs éditions originales numérotées et des éditions grand papier, en état superbe et couverts de cristal jauni, que des livres de poche récents et dépenaillés, sans le moindre intérêt ; une édition de l’Encyclopedia Universalis prend toute une étagère de la chambre, non loin d’une série de romans de Marguerite Yourcenar. Des sculptures originales sont posées sur la cheminée, sur le rebord de bois de la bow-window (qui dissimule derrière une grille à moitié arrachée des radiateurs), ou encore sur des colonnes ouvragées. Çà et là, des petits cadres accueillent des photos anciennes de gens connus, certaines dédicacées. Aucune harmonie. Tout n’est qu’incohérence ! Les lieux sont ceux d’une superposition lamentable : voilà un espace ancien et magnifique, où vécut une personne cultivée et au tempérament artistique, qui a été littéralement massacré – par ses héritiers ? – pour le rentabiliser en le louant comme appartement d’hôte. Il est clair que les actuels propriétaires n’ont pas les moyens d’entretenir la maison comme elle devrait l’être et n’ont donc pas le choix de faire autrement – et par ailleurs ne se rendent absolument pas compte de la valeur de certains des livres et des objets qui sont ici ! Abandonnés, les instruments de musique ne sont plus que des objets décoratifs.

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Les propriétaires vivent à l’étage supérieur – vu depuis la rue, cet étage a l’air très quelconque et sans ampleur ; on y accède par un petit escalier depuis le grand palier du premier étage. Cela renforce la première impression d’abandon résigné : les actuels occupants résident dans les anciennes chambres du personnel de maison et louent l’étage où vivaient les anciens maîtres des lieux. C’est assez triste, en définitive. Nous apprenons que la maison a été construite en 1911, commandée par le sculpteur Paul Du Bois (1859-1938), et offerte en cadeau de mariage à une de ses filles. Les actuelles propriétaires sont les arrière-petites-filles de l’artiste – ce sont ses œuvres que l’on voit partout dans la maison. Du Bois connut son heure de gloire à la fin du XIX° siècle et au début du XX°, et l’on peut encore voir plusieurs de ses sculptures dans Bruxelles, et dans les communes avoisinantes comme Uccle , Ixelles et Saint-Gilles (toutes limitrophes de Forest), isolées ou intégrées dans des projets monumentaux collectifs. Le catalogue d’une exposition rétrospective de son travail, organisée par son arrière-petite-fille, actuelle propriétaire de la maison où nous sommes, il y a une vingtaine d’années dans la maison de Horta, montre des sculptures provenant de musées à Bruxelles et Liège, d’autres sont accompagnées de la mention "collection privée" – celles-là, justement, que nous avons sous les yeux… c’est une étrange impression que celle d’habiter, ne serait-ce que pour une semaine, dans une manière de musée dédié au souvenir d’un ancêtre artiste…

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