Une quatrième installation, en cours, complète la section 5 de l’exposition. Elle est consacrée au jeu d’échecs et se trouve également dans l’Espace Jules Verne – plus précisément dans la salle Willits, habituellement dédiée aux pulps. Le pourtour de cette salle est tapissé d’élégantes étagères en bois et métal qui, du sol au plafond, accueillent la collection de pulps (et les digests qui leur succèdent) principale de la MdA : un fond exceptionnel constitué de la quasi totalité des périodiques de SF et de fantasy étasuniens – depuis le premier numéro d’Amazing Stories, daté avril 1926, et à l’exception des Weird Tales, exposés à l’étage supérieur avec les périodiques britanniques, canadiens et australiens. Nous possédons également une série des pulps non spécialisés édités par Gernsback (Modern Electrics, The Electrical Experimenter, Science and Invention), rangés au compactus pour des impératifs de conservation. Willits est le nom du collectionneur et bouquiniste spécialisé auprès de qui la MdA a acquis cette collection il y a cinq ans ; lui-même l’avait acquise dans les années septante auprès d’un collectionneur qui, depuis le début des années trente, achetait chaque mois – et conservait soigneusement – un exemplaire de tous les périodiques F&SF. Cette collection fut complétée et poursuivie jusque vers 2000. Ce n’est certainement pas la seule collection dans le monde à ce point complète – encore qu’il n’est pas impossible que nous soyons les seuls à posséder les sets complets, à un exemplaire près, des rarissimes reissues sous forme de reliures trimestrielles d’Amazing Stories et de Fantastic Adventures ; mais c’est probablement la seule à être dans cet état de conservation exceptionnel ! Ces bibliothèques possèdent une zone centrale dédiée à l’exposition des pulps. De grands meubles vitrés horizontaux, équipés de tiroirs additionnels, occupent le centre de la salle Willits et complètent le dispositif d’exposition. En temps ordinaire, cette salle présente des pulps selon des thématiques que Patrick Gyger (l’ancien directeur) et moi avions définies : éditeurs et groupes de presse, illustrateurs, motifs graphiques, etc. Pour cette année 2012, la salle Willits va devenir le temple du jeu d’échecs. Les meubles centraux présentent un choix de jeux anciens ou atypiques, ou de provenance plus ou moins lointaine, prêtés pour l’occasion par le Musée Suisse du Jeu, tandis que le pourtour doit accueillir une mini-exposition complémentaire que j’ai proposée et réalisée. Au départ, je l’ai voulue centrée sur le motif du jeu d’échecs "à taille humaine" dans l’imaginaire science-fictif – j’ai par la suite un peu ouvert le motif à l’utilisation du jeu d’échecs dans la SF et sa représentation graphique. J’ai construit mon discours muséographique selon trois axes : un résumé chronologique purement esthétique, une série de constructions en écho avec des pratiques propres à l’Art Contemporain, et enfin une déclinaison multi-média. Les cinq vitrines de la première paroi, à droite de l’entrée, présentent ce que j’ai appelé le résumé chronologique : depuis une livraison de Astounding SF de 1947, première occurrence du motif dans la SF populaire, jusqu’à une couverture de Siudmak pour l’adaptation romanesque du Prisonnier par Thomas Disch. Le second volet de mon discours s’emploie à jeter des passerelles entre l’illustration de SF, en tant qu’art populaire, et l’Art Contemporain, auto-défini par des pratiques conceptuelles qui lui sont propres, comme la sérialité, l’entassement, la déclinaison. Ainsi ai-je rassemblé plusieurs séries d’éditions différentes de la même œuvre – Le Gambit des étoiles de Gérard Klein, The Squares of the City de John Brunner et The Game-Players of Titan de Philip K. Dick – tandis que l’édition en quatre volumes (dans la collection Présence du Fantastique) de L’Echiquier du mal de Dan Simmons devra permettre de construire un obet composite, en jouant sur l’évolution du motif réccurent des couvertures – je suppose que le scénographe, que je n’ai pas encore vu, a réfléchi à une présentation au service du discours intellectuel illustré par les objets exposés. Le troisième axe de ma réflexion concerne, comme je l’ai dit, le multi-média : entre un traitement du motif par la bande dessinée (via quatre couvertures de comics des années 70/80) et la télévision (des photos de plateau de l’épisode "Chessboard" de la série Le Prisonnier), un focus est consacré au cinquième volume de la saga martienne de Edgar Rice Burroughs, The Chessmen of Mars, avec des couvertures de paperbacks étasuniens et britanniques des années 50/60 (Krenkel…), le travail de Druillet pour la première édition française et, surtout, une peinture et des crayonnés de Michael Wheelan. Voilà qui aurait du constituer une mini-exposition de près de quarante objets, plutôt "classieuse", à la fois diversifiée et visuellement attractive, traversée par une vraie réflexion sur le motif. Hélas, j’avais juste oublié que les scénographes d’exposition ont volontiers un QI de grenouille et une fascination pour le vide. Visiblement, personne n’a rien compris à mon projet, poutant validé par la direction – à moins que personne n’ait eu envie de se chambouler un peu les méninges pour trouver des propositions acceptables sur le plan esthétique et mettant en valeur les objets que j’ai choisis, dans le respect du discours qu’ils illustrent. Trop compliqué ? Du coup, je découvre une sélection arbitraire et dénuée de sens – la pièce la plus ancienne, le numéro d’Astounding SF de 1947 a été éliminée, semble-t-il parce que son cartel a été perdu… la déclinaison sur Brunner se réduit à un seul livre, posé au hasard pour remplacer le numéro d’Astounding SF ; deux pauvres comics ont été sauvés du naufrage ainsi qu’une seule édition de The Chessmen of Mars. Mon projet se trouve réduit à quelques livres : un par vitrine, gentiment posé au centre, avec son cartel en bas et à gauche, positionné au millimètre près. "Propre en ordre", comme on dit ici. Un livre unique, perdu au milieu d’une vitrine de 80 cm de largeur, ça fait tout de même un peu… vide ! Mais j’avais déjà remarqué que l’esthétique du vide est celle que privilégient le plus souvent les scénographes d’exposition. Comme si les livres – et partant la culture – leur faisaient un peu peur. A moins que la forme à laquelle va leur préférence soit celle purement esthétisante et irrémédiablement dépourvue de fond ? Je vous le dis : un QI de grenouille !...