A la Maison d’Ailleurs, c’est un peu le bordel – un peu beaucoup, pour tout dire. L’ancien bâtiment a des allures de chantier industriel : des bornes vidéo et des installations inachevées s’entassent dans toutes les pièces, au milieu de kilomètres de câbles électriques déroulés dans les couloirs ; à la sortie de la passerelle qui relie les deux bâtiments, une énorme enseigne (lumineuse ?) pendouille de travers au milieu du passage… j’en découvre bientôt d’autres ça et là, avec le même angle de pendouillage, ce qui indique donc une volonté délibérée du scénographe (ou du curateur ?) de l’exposition. A voir à quoi cela va ressembler au final… En attendant, j’ai un peu de mal à penser que tout sera en place pour la conférence de presse de jeudi matin ! De l’autre côté de la rue, l’Espace Jules Verne est tout aussi encombré. Il doit accueillir la « section cinq » de l’exposition, sur laquelle j’ai travaillée. Titrée « Archeology of Fun », cette section est supposée mettre en évidence les origines, non seulement du jeu en tant que pratique et objet de la pratique, mais également celles de la démarche ludique – ce que l’on pourrait nommer le ludos. Cette section est construite pour l’essentiel à partir de nos collections. La salle principale accueille trois installations : les vitrines centrales présentent une sélection de coffrets historiques (jeux de société, jeux dérivés, jeux de rôle) plus ou moins anciens, sur laquelle je ne suis pas intervenu. J’ai par contre réalisé les deux autres installations. L’alignement des vitrines murales présente un choix d’ouvrages mettant en scène ou représentant des espaces utopiques, depuis des cartes et gravures du début du dix-huitième siècle jusqu’à des oeuvres contemporaines. C’est l’occasion d’exposer des ouvrages comme Utopia didaci Bemardini de Jakob Bidermann (1714) avec sa « Vraie carte de l’Utopie », ou Les Voyages de Glantzby dans les mers orientales de la Tartarie (un anonyme de 1729) et sa « Carte de l’Empire de Norreos et du Royaume d’Arrimond » ; d’autres ouvrages du fond ancien sont exposés, ouverts sur des gravures telles l’Ile volante, dans une édition de 1727 des Voyages de Gulliver, ou la Porte d’entrée de l’Ile d’Utopie dans une édition de 1730 de l’Utopie de Thomas Morus. A l’autre extrémité de la chronologie, j’ai disposé des œuvres de Florence Magnin (Les Jardins d’Ambre de l’univers de Zelazny) et de James Gurney (Waterfall City de Dinotopia). Entre les deux, des gravures du dix-neuvième et – clin d’œil humoristique – une carte de Mars, publiée dans Punch en 1956. La troisième installation dans cette salle concerne notre Affichotron : cette immense structure métallique mobile construite par François Junod, le célèbre et génial artiste automatier, que l’on croirait issue de la salle des machines du Nautilus et qui met en mouvement vingt-cinq immenses panneaux vitrés. A chaque nouvelle exposition, nous faisons fabriquer vingt-cinq grandes photos qui sont enchassées dans ces panneaux. Il y a quelques mois, je me suis occupé de la sélection des documents visuels. Il s’agissait, là encore, d’explorer la notion d’espace imaginaire et ludique, en ouvrant au maximum le concept : folies architecturales, jardins parcellés de labyrinthes et de fausses ruines, projets de centres de loisirs, bibliothèques ou salles de spectacles, pavillons d’expositions universelles, visions futuristes… Mon choix iconographique concerne aussi bien la presse satirique anglosaxonne du dix-neuvième siècle que les publicités des années 50 ou des projets d’architectes contemporains ; la seule concession à l’époque actuelle est une affiche du film Tron. En fin de journée, ces deux installations sont opérationnelles – le cerclage des livres anciens a posé pas mal de problèmes relatifs aux conditions de conservation : l’installation va durer neuf mois, à mon avis cela représente une trop longue exposition à la lumière pour les ouvrages du fond ancien… je proposerai de réaliser un tournus dans quelques mois.