À peine 3°c ce matin, dans le chalet. Les vêtements que j’enfile en hâte paraissent humides au touché — ils sont juste froids. J’avale d’un trait ce qu’il reste de la bouteille de jus d’orange ouverte hier soir, au moins je n’ai pas de souci de conservation des aliments, même en l’absence de réfrigérateur. Puis je vais aux nouvelles dans la grande maison — il est trop tôt pour que mes parents soient levés mais mon frère David a du commencer sa journée de geek professionnel. Personne dans la cuisine. Pas de feu dans la cheminée. J’entends la vieille chaudière à fioul qui vient de se déclencher et gronde dans la chaufferie — un local construit à l’intérieur du chai, pour isoler la chaudière, et que mes parents utilisent également comme arrière-cuisine et lieu de stockage. La présence d’une théière vide indique que David est passé par là il n’y a pas très longtemps. Je me fais un café avec ce qu’il y a ici — du Nescafé dilué dans de l’eau chauffée à la bouilloire. Infect. Comment peut-on boire cela tous les jours ? Il fait quatorze degrés dans cette cuisine, onze de plus que dans le chalet — et tout à l’heure, quand un feu aura été allumé dans la cheminée, il fera encore quelques degrés de plus. Et je pense aux gens qui vivent dans la rue, et qui refusent d’aller se réchauffer un moment, quelque part, parce que après, quand il faut retourner à la rue, c’est trop dur de se réhabituer — si tant est qu’on s’habitue jamais. Je pourrais très bien rester ici, à attendre qu’il se passe quelque chose – qu’il se passe quoi ? Je ne sais pas. Je pourrais également aller travailler sur un des ordinateurs, à l’étage. Je pourrais même installer un matelas, par terre, dans une des pièces du haut qui sont pleines de livres, ou dans mon studio, au milieu des synthés et des guitares… et reprendre une vie dans des conditions moins extrêmes. Je pourrais, oui. Mais je crois que je passerais à côté de quelque chose. Il est grand temps de retourner dans le chalet. Journée ordinateur. D’une main j’imprime un premier tirage de vingt exemplaires d’un nouvel album, quarante-cinquième volume de la collection Spatial et troisième consacré aux Strange Sports Stories de Carmine Infantino. De l’autre main, je reprends (et espère terminer aujourd’hui) la mise en vente dans ma petite boutique ebay – elle s’appelle "Chez le Cousin Francis" – de mes archives Perry Rhodan. Je ne relirai jamais les livres et n’écrirai jamais rien sur cette série… mais je ne crache pas dans la soupe pour autant, à treize ans je trouvais ça génial ! Entre les deux, je gère comme je peux la copie des 224 épisodes, en 15 CDs, de "Signé Furax : Le Gruyère qui tue", œuvre majeure de la science-fiction radiophonique française diffusée entre octobre 1958 et juin 1959. Qui n’a pas écouté "Signé Furax" ne connaît rien à la SF française des années cinquante. J’ai emprunté ce divin et ventru coffret il y a une dizaine de jours à la Bibliothèque de Pessac — mais je n’aurai jamais le temps de tout écouter avant la date de restitution, alors… et puis c’est une copie strictement privée (oui, Francis, mais de CDs originaux dont tu n’es pas le propriétaire…). Est-ce légal ou pas ? Je n’en sais rien. Je ne suis certainement pas pour la gratuité en tout. J’ai longtemps vécu de mes seuls droits d’auteur et je sais bien que le piratage s’exerce avant tout aux dépens des créateurs — mais à ce sujet, je ne touche non plus aucun droit d’auteur sur mes livres empruntés en toute légalité dans les bibliothèques ? Quelle est la différence entre emprunter et lire un livre dans une bibliothèque (légal) et pirater un CD sur internet (illégal) ? Aucune ! Dans les deux cas, l’auteur n’a pas été rémunéré, alors que quelqu’un a "consommé" son travail. En même temps, si j’écris, c’est pour être lu par le plus grand nombre : je suis donc ravi de savoir que mes livres sont empruntés dans les bibliothèques — il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une forme de consommation gratuite de quelque chose dont la réalisation est le gagne-pain d’un individu. Légal ou pas : je copie régulièrement des CDs que j’emprunte en bibliothèques, des très nombreux vinyles que je possède encore, pour des raisons de commodité — d’ailleurs en ce moment je n’ai plus de platine vinyle. J’estime que " j’ai donné" à l’époque, quand j’étais ado et que je me privais de tout le reste pour pouvoir acheter des disques. Aussi, je ne vois pas pourquoi je les paierais aujourd’hui une seconde fois, d’autant que mes idoles d’alors sont quasiment toutes décédées. J’ai sans doute tort. N’empêche : à qui va l’argent des rééditions en CDs d’artistes morts ?