Soirée baroque à l’église Saint-Paul, rue des Ayres, à Bordeaux. À la fin du millénaire précédent, j’ai tenu, avec mon épouse d’alors, une librairie spécialisée dans cette rue. Le quartier a peu changé. L’ami Roland et son épouse d’origine tibétaine ont toujours leur galerie d’art tibétain et indien. Le Malabar continue de servir les meilleures assiettes végétariennes indiennes de la ville. Mon ancien voisin d’en face est encombré d’encore plus d’albums de BD d’occasion. Par contre, mon pote David a cédé son restaurant vietnamien qui est devenu un kebab qui fait salon de thé – on y déguste maintenant un excellent thé à la menthe et des gâteaux plein de soleil. Mais ce soir, nous sommes venus pour des nourritures musicales. Au sommaire et sous la direction de François-Xavier Lacroix, par ailleurs claviériste, surtout du Bach : la cantate 62, dans son intégralité, puis quatre arias (parmi les soixante-quatre mouvements) de l’Oratorio de Noël et en final l’incontournable "Jesus bleibet meine freade", extrait de la cantate 147. Les mouvements de l’Oratorio ont été choisis pour mettre en valeur les quatre chanteurs invités, en particulier Julien Véronèse, venu tout exprès de Toulouse et star du moment en catégorie basse. Ce fut également l’occasion d’apprécier Guillaume Figiel-Delpech dans le rôle principal de l’aria alto "Bereite dich Zion". L’aria soprano "Flösst mein Heiland, Flösst dein Namen", trente-neuvième mouvement de l’Oratorio de Noël fut l’occasion d’un vrai moment de magie ; l’avant-scène était occupée, entre autres, par la soprano vedette Lucie Fouquet, ainsi que par Barbara Bajor, remarquable au basson, un instrument souvent ingrat ; tandis qu’à l’arrière, là où la voix s’exprimait au mieux dans l’écho naturel de l’église, excellait France Pin, également soprano, accompagnée par Alexandre Sciré au hautbois. Ce court mais spectaculaire mouvement ne peut que réjouir les amateurs de Fantasy tant il est évocateur, sur le plan de l’émotion auditive, avec ces échanges entre la voix principale et la voix de l’écho, du mythe arthurien : il ne fait aucun que nous fûmes, pendant quelques minutes, littéralement transportés au cœur de Brocéliande ! France Pin est par ailleurs une excellente flûtiste et elle encadrait, pour la soirée, un trio de ses jeunes élèves – c’était d’ailleurs un des grands intérêts de cette soirée que de faire jouer ensemble des professionnels de haut niveau, des amateurs de bon niveau ainsi que des enfants quasi débutants avec leurs enseignants. Tout le monde y a trouvé son compte. Ce spécial Bach – ou peut s’en faut – a toutefois fait une petite place à Buxtehude, en glissant au milieu des arias, en une manière d’intermède, sa cantate "Befiahl dem Engel", interprétée par un chœur d’amateurs très convaincants, dirigé par Guillaume Figiel-Delpech. Quasiment oubliée pendant bien longtemps, l’œuvre de Dietrich Buxtehude, organiste virtuose allemand, sans doute d’origine danoise, a été redécouverte ces dernières années par la nouvelle génération de baroqueux. Né vers 1637, décédé en 1707, Buxtehude fut un des musiciens les plus admirés de son temps. Contemporain de Reinken et de Pachelbel, il fut probablement un des professeurs du jeune J. S. Bach – son cadet de près d’un demi-siècle – dont on sait qu’il visita Buxtehude, alors au sommet de gloire. Une bien belle soirée.